Interview

Abdelaziz Chaambi : « La classe politique et les islamophobes ont légiféré pour exclure les musulmans »

chaambiMilitant engagé depuis plus de trente ans au sein d’organisations musulmanes et d’associations promouvant une alternative sociale, Abdelaziz Chaambi est fondateur et président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) qui se donne pour but de combattre l’islamophobie.

Propos recueillis par Youssef Girard 

Pouvez-vous nous présenter la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI)?

 

Abdelaziz Chaambi : La Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI) a été créée en 2008 suite à l’exclusion d’une mère de 5 enfants, palestinienne, divorcée et n’ayant, pour nourrir ses enfants, que l’agrément d’assistante maternelle qu’elle devait renouveler à travers une formation dont  elle a été exclue pour port de foulard. Cette affaire douloureuse et révoltante a fait déborder le vase de la colère d’une cinquantaine de militants et militantes de la région lyonnaise qui ont décidé de réagir. Nous avions contacté certaines organisations musulmanes dont le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) pour faire de ce cas une affaire nationale, pour prouver que l’islamophobie et l’exclusion des musulmanes débordait allègrement le cadre scolaire pour lequel la loi scélérate et islamophobe du 15 Mars 2004 avait été votée. N’ayant pas rencontré d’écho favorable et certains nous ayant dit qu’il ne fallait pas faire de bruit, de peur qu’une autre loi soit votée, nous avons décidé de créer cet outil afin de donner une autre dimension à ces exclusions islamophobes. Nous sommes persuadés que la dimension juridique ne suffit pas à endiguer cette vague islamophobe qui déferle sur la France et sur d’autres pays occidentaux. Nous avons privilégié la dimension et le combat sur les champs politique et médiatique. Cinq ans après notre création, nous nous réjouissons que d’autres organisations aient investi à leur tour ces espaces capables d’influencer l’opinion publique et les décideurs.

 

Pouvez-vous nous dresser un tableau de la question de l’islamophobie en France?

 

Abdelaziz Chaambi : L’islamophobie  plonge ses racines dans l’histoire profonde de la France et de l’Europe. Elle a démarré avec une date populaire en France et reprise fièrement par les groupes identitaires – qui viennent d’occuper la Mosquée de Poitiers – 732  lorsque Charles Martel a « arrêté » les Arabes à Poitiers. Elle continuera avec les deux siècles de Croisades puis par l’expulsion des musulmans d’Andalousie à partir de 1492 puis avec la Renaissance et les Lumières sensées sortir les musulmans de leur archaïsme. Ensuite viendront les colonisations avec comme argument le devoir que les civilisations  « supérieures » auraient vis-à-vis des civilisations « inférieures ». Tout ce passé a forgé des représentations et des clichés très négatifs à l’encontre des Arabo-musulmans. L’islamophobie a commencé à prendre forme, et à se renforcer, après la Révolution iranienne de 1979. En 1983, le Premier Ministre socialiste Pierre Mauroy accusait nos parents alors en grève dans l’automobile chez Renault et Talbot d’être « des agitateurs Khomeynistes qui ne faisaient pas partie de la réalité française ».

 

Nous avons eu droit ensuite aux premières affaires du voile islamique en 1989 et à l’affaire de Salman Rushdie, qui faisaient suite à la vague d’enlèvements d’enfants de parents musulmans confrontés aux séparations et divorces dans les couples mixtes. Par la suite, le filon politique de la diabolisation de l’islam et des musulmans sera exploité de manière régulière surtout à l’approche des campagnes électorales. Le 11 Septembre 2001 viendra sceller le sort des musulmans de France et d’Occident assimilés à des islamistes et à des terroristes. Ils constituent désormais le prototype de l’ennemi et sont assignés de manière irréversible à l’« Autre ».

 

Nous avons eu droit à des campagnes de dénigrement et de diabolisation régulières et nauséabondes qui sont passées par la dénonciation des mariages forcés, des filles musulmanes opprimées, violées, voilées ou excisées par les islamistes de banlieue, qui, au passage, seraient aussi des trafiquants de drogue et des soutiens du terrorisme international. Puis nous avons vu le Front National (FN) se faire voler son programme électoral par la droite, puis par la gauche  et même l’extrême gauche. Après la polygamie, les prières de rue, le halal, l’identité nationale, l’interdiction de faire le Ramadan au travail, nous avons assisté à une surenchère absurde qui a mis sur la sellette la candidate voilée du Nouveau Parti Anti capitaliste (NPA) et les fameux pains au chocolat de Jean-François Copé.

 

Le résultat a été le vote de plusieurs lois islamophobes qui empoisonnent la vie des musulmanes de France : la loi du 15 Mars 2004 sur l’interdiction du foulard à l’école, la loi d’octobre 2010  sur l’interdiction de la Burqa et enfin la loi sur les « nounous » (assistantes maternelles) votée par le Sénat, avec sa majorité de gauche, en janvier 2012 qui interdit aux assistantes maternelles de porter le foulard chez elles ou d’avoir des signes religieux dans leur foyer.

 

Les effets dévastateurs de ces lois et l’exploitation politico-médiatique des affaires d’islamophobie ont entrainé des milliers de cas de discriminations, d’attaques et de profanations de mosquées de cimetières et d’atteintes au droits des musulmans dans les domaines de l’éducation, du travail ou des loisirs.

 

Comment les associations musulmanes agissent-elles pour lutter contre ce problème?

 

Abdelaziz Chaambi : Les associations musulmanes traditionnelles – celles qui ont choisi de faire partie du CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) – ne traitent pas ces questions mais y restent sensibles en apparence, en organisant des conférences sur la question de l’islamophobie. Après avoir accueilli Nicolas Sarkozy lors de ses rencontres annuelles au Bourget en 2003, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) avait choisi de faire une concession sur la question du foulard afin d’être intégrée au processus de reconnaissance étatique à travers le CFCM. Suite à cela, le gouvernement a fait voter la loi du 15 Mars 2004 interdisant le port du foulard dans les établissements scolaires publics. Nous avons ensuite constaté avec stupeur que l’UOIF s’était opposée aux manifestations contre la Loi et avait interdit à ses disciples de participer aux manifestations. Nous avons alors entendu les responsables de l’UOIF nous expliquer : « La Loi est votée il faut obéir à la loi ». Face au mécontentement issu de ses rangs, l’UOIF a mis en place le Comité 15 Mars pour étudier les effets de cette loi et tenter de lutter contre l’islamophobie touchant les femmes portant le foulard.

 

Le CCIF créé en 2003 en pleine montée de l’islamophobie politico-médiatique a mis en place un travail sérieux contre l’islamophobie sur le plan juridique dans lequel il s’est spécialisé. Il publie un rapport annuel sur les actes islamophobes, évalués à plus de 400 pour l’année 2012, avec une augmentation de 58 %.

 

Toutefois, ces chiffres ne tiennent pas compte de la réalité de ce phénomène qui prend une ampleur inquiétante et dont les victimes ne se manifestent pas systématiquement de peur des représailles ou de la médiatisation. De plus, les chiffres annoncés par le CCIF ne tiennent pas compte des chiffres de la Coordination contre le Racisme et l’islamophobie, ni de ceux de l’Observatoire de l’islamophobie créé par la Mosquée de Paris qui s’élèvent aussi à plusieurs centaines, avec la particularité de toucher à 90 % les femmes.

 

Il existe une dizaine d’autres associations récentes dont l’objet est la lutte contre l’islamophobie et dont la portée reste très locale et limitée.

 

Et comment agissent les associations « antiracistes »?

 

Abdelaziz Chaambi : Les associations traditionnelles de lutte contre le racisme telles que le MRAP, SOS Racisme, la LICRA ou la LDH ont fait le choix de ne pas traiter de la question de l’islamophobie. Il existe un déni de réalité de la part de ces organisations, dont seul le MRAP, passagèrement, avait eu le courage de reconnaitre l’islamophobie et de tenter de la combattre. Mais le décès de son ex-porte-parole, Mouloud Aounit, a ramené le MRAP dans le giron de ce que nous appelons les islamophobes de gauche. Aujourd’hui, certains membres de ces organisations nient l’islamophobie. Ils ont même inventé un « racisme anti-blanc », qui n’est qu’une colère légitime que les victimes ont à l’égard de leurs oppresseurs.

 

Le prétexte avancé par ces organisations est que le mot islamophobie aurait été inventé par les intégristes pour empêcher toute critique de l’islam ! Ce n’est pas pour autant que la musulmanophobie est prise en compte et combattue par ces organisations financées par les pouvoirs publics et les impôts de ceux qu’elles traitent d’intégristes.

 

La Coordination contre le Racisme et l’islamophobie vient d’être exclue du « Collectif de Vigilance contre l’Extrême Droite du Rhône » qui comprend près d’une quarantaine d’organisations, et dans lequel la LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) vient de faire un chantage odieux en conditionnant son entrée dans ce Collectif à notre exclusion.

 

Que propose concrètement le CRI pour lutter contre les discriminations dont sont victimes les musulmanes et les musulmans vivant en France?

 

Abdelaziz Chaambi : Le CRI a choisi de répondre dans un premier temps à la détresse et à la souffrance des victimes de l’islamophobie en faisant un travail d’accompagnement psychologique et juridique. Nous nous attachons également à médiatiser et à politiser, autant que faire se peut, les affaires emblématiques, telles que le cas d’une mariée du IXème arrondissement de Lyon qui a été obligée de se dévoiler par une élue islamophobe – bien que d’origine maghrébine – du parti politique Europe Ecologie Les Verts. Cette élue a soumis la jeune femme à un chantage cruel et illégal en lui disant qu’elle ne la marierait pas si elle ne quittait pas son voile.

 

Ayant été alertés par des membres du personnel municipal, qui ont vu la mariée fondre en larme le jour de son mariage,  nous avons lancé une campagne de dénonciation en direction du Parti Europe Ecologie les Verts pour les amener à condamner cet acte islamophobe illégal. Plus de 70 000 mails ont été envoyés ou échangés sur les listes de ce parti  et toutes les personnalités de ce parti – dont Noël Mamère qui avait eu le courage de marier un couple d’homosexuels en totale illégalité – qu’elles soient élues sur le plan local, départemental, régional, national ou européen ont été saisies et sollicitées pour prendre position contre l’acte illégal de leur élue du IXème arrondissement de Lyon. Depuis près de deux ans nous n’avons pas eu de condamnation ou de désapprobation publique. Nous avons mené ce combat pendant sept mois sans avoir pu rencontrer la victime et en ayant pu médiatiser l’affaire sur le plan national et au-delà. Puis nous avons pu retrouver la personne discriminée et l’avons convaincue de déposer plainte.

 

Nous proposons aux citoyens de confession musulmane de réagir politiquement, dans la rue s’il le faut, comme nous l’avions fait lors du débat sur l’identité nationale devant le siège de l’UMP, lors du vote de la loi sur les « nounous » devant le siège du PS ou encore devant la mairie du IXème arrondissement de Lyon pour l’affaire de la mariée. Nous organisons ou participons très régulièrement à des conférences et autres rencontres sur le thème de l’islamophobie et du vivre ensemble.

 

Nous faisons un travail d’éducation populaire à dimension citoyenne et politique pour amener les citoyens de confession musulmane à s’engager politiquement. Nous sommes convaincus que le changement ne viendra que par ce biais. La classe politique et les islamophobes de tout poil ont légiféré pour exclure les musulmans de certains espaces publics et ce n’est qu’en investissant cet espace monopolisé par les mêmes que les choses évolueront.

 

Propos recueillis par Youssef Girard