Évocations

Mars 1976 Appel des 4 : Islam, Démocratie, Liberté /Salilm Benkhedda

manifesteEn mars 1976,  bien avant le printemps arabe et  l’avènement d’ internet,  à l’époque où le colonel Boumediene régnait sans partage sur l’Algérie, 4 quatre anciens responsables  politiques Benyoucef benkhedda,  Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et Mohammed  Kheir-eddine, cosignérent un appel « contre la dictature et pour la démocratie », [1]

C’était à l’occasion de la discussion d’une prétendue charte nationale que  Boumediene avait faite confectionner et qu’il voulait imposer au peuple algérien pour légitimer son pouvoir. L’Algérie se trouvait alors en crise avec le Maroc à la suite de l’occupation du Sahara Occidental par les troupes de Hassan II et les deux blocs Est et Ouest étaient en pleine guerre froide. Les cosignataires de l’appel craignaient que le conflit ne débordât sur les deux ailes du Maghreb et ne fût le prétexte pour les deux superpuissances d’intervenir en Afrique du Nord à l’image de [ce qu’ils firent en] Angola où ils s’affrontaient dans un bain de sang dont seule la population africaine pâtissait. « Nous réclamions [donc] la voie des négociations au lieu de celle de la confrontation pour régler ce conflit entre deux peuples frères et voisins. »

 

 

 

Les  signataires dénonçaient notamment  le régime du pouvoir personnel  qui a conduit le peuple à la condition de sujets, sans liberté et sans dignité.   Toutes les institutions  nationales et régionales du parti et de l’état se trouvent à la merci « d’un seul homme qui confère les responsabilités à sa guise, fait et  défait selon une tactique malsaine et improvisée les organismes dirigeants, impose les options et les hommes selon l’humeur de moment, les caprices et le bon plaisir ».

 

Ils appelaient les algériens à lutter afin :

 

               «  1°)- D’élire par le peuple, librement consulté, une assemblée nationale Constituante et souveraine.

 

                2°)- De mettre fin au système totalitaire actuel et élever des barrières légales contre toute velléité de ce genre.

 

                3°)- D’établir les libertés d’expression et de pensée pour lesquelles le peuple algérien a tant combattu.

 

           4°)- D’œuvrer pour un Maghreb arabe uni, islamique et fraternel. »

 

Cette position entraina la  mise en résidence surveillée des signataires dans leurs  domiciles respectifs, la nationalisation de la pharmacie de Ferhat Abbas et de Benkhedda , la nationalisation de l’usine de polymères, propriété de plein droit de la famille Khair-Eddine et la suspension, sans motif légal, du salaire de Hocine Lahouel, directeur d’une société nationale.

 

Parmi  les   signataires, ce fut   LAHOUEL HOCINE qui souffrira  le plus avec ses ennuis de santé. Il  fut emprisonné dans son petit appartement au  Telemly avec des policiers collés sur le pavé juste devant la porte de son domicile. Souvent il était conduit en urgence  à l’hôpital en pleine crise d’asthme.

 

Maitre Bentoumi son avocat  confie : « Lorsqu’il Lahouel s’est élevé contre Boumediène, celui-ci en représailles l’a privé de son salaire, le plongeant dans le besoin, car il n’avait pas d’autres ressources. Lorsque j’ai évoqué son cas à Ben Bella, alors en résidence surveillée à Bologhine, l’ancien Président a proposé son aide à Lahouel. Mais je n’ai pas osé en faire part à Hocine, car je savais qu’il aurait refusé »

 

Mon père avait distribué lui-même la déclaration aux agences de presse étrangère et a certaines personnalités.  Il tenait absolument à faire diffuser au préalable l’information à l’étranger car nous étions loin de l’époque de l’internet et nulle information ne pouvait voir le jour sans l’aval du pouvoir. Je me souviens de la réaction de Paul Balta attaché de presse  qui avait très mal pris la chose en se permettant même des remarques désobligeantes vis-à-vis des signataires quand  mon père qui lui a remis l’appel. Mon père s’était  rendu  aussi au  domicile du colonel Bencherif,  tout puissant chef de la gendarmerie qui après avoir lu le déclaration lui proposa de le prendre sous « sa protection» et de le cacher chez lui ce qui avait fait marrer notre père…..

 

La réaction à l’intérieur du pays  fut plutôt timide.  « Seule une équipe de militants, animée par Saad Dahleb, prit l’initiative de faire paraître un document, lequel fut suivi d’un Bulletin intitulé Liberté et Démocratie, édité clandestinement et distribué sous le manteau. C’était un feuillet d’une douzaine de pages environ, tiré à la Ronéo, et dont le dernier numéro date de septembre 1978. »[2]

 

Les articles condamnaient le régime, les atteintes aux droits de l’homme et réclamaient les libertés publiques pour le peuple.  Il faut rendre hommage à cette équipe de militants travaillant avec la crainte de tomber entre les mains de la redoutable SM ; celle-ci ne réussit heureusement pas à les identifier malgré les efforts considérables qu’elle avait déployé.

 

 

 

La très officielle agence APS traitera ces nationalistes de la première heure « d’éléments réactionnaires agissant pour le compte de l’Étranger », dénonciation ressassée par la presse de l’époque, puis l’évènement fut médiatisé à l’étranger.

 

A la télévision unique c’était la langue de bois pure et dure…. On maudissait  à longueur de journée les  agents de l’étranger, les contre-révolutionnaires de l’extérieur et de l’intérieur qui étaient  traités de tous les noms d’oiseaux.

 

Heureusement qu’il y avait pour nous réconforter  la Radio internationale, et nous éprouvions  un réel  bonheur à écouter  Boudiaf,  Moufdi   ,  ou Ait Ahmed parler sur les ondes des radios étrangères.  « De leur exil], Mohammed Boudiaf, [de Kenitra, au Maroc], suivi de Aït Ahmed  [de Genève, en Suisse], nous apportèrent leur soutien. Puis ce fut au tour de Lebjaoui, et de Kaïd Ahmed  également exilés ».

 

 

 

Je me rappelle qu’en face de chez nous, il y avait en permanence 2 policiers planqués  dans une voiture banalisée, une R8 blanche qui surveillaient les allées et venues et interpellaient quiconque osait s’approcher  de notre domicile. Seuls les très proches parents étaient autorisés   à nous rendre visite. Chaque jour,  mon père sortait vêtu  de  sa robe de chambre bleue, traversait le boulevard et offrait un café aux 2 vigiles qui étaient chargés  de le surveiller. Parfois  il lui arrivait de me confiait cette mission. Jusqu’au jour où nos anges gardiens reçurent l’ordre de leurs supérieurs ne plus accepter  le café et de ne plus parler à Benkhedda !!!

 

Nous étions constamment épiés et suivis par des policiers en civil qui étaient à peine discret. Les passants nous esquivaient  dans la rue comme des pestiférés.  Les voisins changeaient de trottoir en nous voyant venir.    Un jour,  le fils de Boussouf Abdelhafid ramena mon frère Hassen à la maison avec la voiture de son père. En rentrant chez lui le soir  il trouva son père qui l’attendait pour le sermonner,  averti bien sûr par les services de « la mauvaise fréquentation » de son rejeton.

 

 

 

Très tôt mon esprit d’enfant fut  troublé par la menace sourde de la dictature. Tout était conditionné par la peur, même notre intimité était perturbée, Quand mon père voulait avoir une conversation sérieuse avec un de ses amis il allumait  la Radio , « c’est pour parasiter  l’écoute des services »  me disait- il.

 

Et ce sentiment d’être écrasé par ceux qui sont placés pour vous protéger.  La présence constante  de la police  en face de chez nous  ne faisait qu’accentuer ce sentiment  de ce que je vivais.

 

 

La dictature pouvait limiter nos libertés mais ne pouvait modifier notre faculté de penser.  Les questions se bousculaient et fusaient dans ma tête d’adolescent.

 

 

Je cherchais des réponses à tout.   Mon Dieu comment des anciens responsables de la révolution de surcroit les deux  Présidents du GPRA n’ont pas le droit de donner leur avis sur la gestion d’un pays pour lequel ils ont tout sacrifié?  Comment un homme peut-il  décider à lui seul du destin de tout un peuple, de l’avenir d’un pays  ?  Comment des anciens militants, des moudjahidines  sont-ils devenus des valets de ce dictateur ?  Pourquoi le peuple ne bouge pas pour se libérer du joug de la  dictature?

 

Cette situation durera jusqu’à la mort de colonel Boumediene et la nomination du   colonel Chadli Bendjedid.

 

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[1] Texte de l’appel des 4 sur  le site de la fondation Benkhedda   www. Benkhedda.org

 

[2] Entretien avec Benyoucef Ben Khedda «Les centralistes ont toujours ouvré pour l’unité de la révolution et de la nation»  Chafik B., La Tribune, 19 août 2000