Interview

Gamal Abina : « Il y a des raisons… de s’inquiéter de ce que l’avenir nous réserve »

INTERVIEW LE JEUNE MUSULMANGamal Abina : « Il y a des raisons sérieuses et réelles de s’inquiéter de ce que l’avenir nous réserve »/Propos recueillis par Youssef Girard

 

Fils d’un militant nationaliste algérien et engagé depuis plusieurs années dans les luttes de l’immigration postcoloniale, Gamal Abina est président et fondateur de l’association Amal-50.

 

– Pouvez-vous nous présenter l’Association pour la mémoire algérienne (AMAL)?

 

Gamal Abina : L’association Amal-50 a été créée quelques mois avant les commémorations du cinquantenaire du 17 octobre 1961.

 

Les co-fondateurs de cette association sont Abdelaziz Aouni, Zaafen Laasis, Aboulhak Abina, Olivier Toussies et moi même. Nous comptons également dans nos rangs un président d’honneur en la personne de Sami Boumendjel.

 

AMAL-50 a pour but de transmettre et de diffuser l’histoire franco-algérienne au grand public, et plus particulièrement de la jeunesse des deux rives de la Méditerranée.

 

Nous avons pour objectif de vulgariser l’histoire et les questions de mémoire par des moyens d’expression artistique ; l’objectif étant de faciliter l’apprentissage de ce passé commun et de permettre une meilleure approche des supports culturels éducatifs classiques (livres, articles de presse, films documentaires, conférences, etc…). Tous ces moyens seront dédiés à la transmission et à la réappropriation de cette longue histoire, de près de deux siècles, entre la France et l’Algérie.

 

Nous avons lancé un « appel pour une reconnaissance des méfaits de la colonisation » le 19 décembre 2012 à l’occasion de la visite de François Hollande à Alger. Nous l’avons envoyé aux 577 députés français. Nous n’avons reçu que trois réponses, ce qui nous a paru insuffisant et décevant. C’est la raison pour laquelle nous nous apprêtons à lancer cet appel à l’échelle internationale le 26 mars 2013. En vue de cela nous avons collecté 1,5 million d’adresses mails à travers le monde, c’est-à-dire autant d’envois que de martyrs tombés pour la Révolution algérienne.

 

Nous préparons une exposition et une conférence sur le thème du 8 mai 1945 vu du côté des Algériens.

 

Au sein de notre association nous parlons bien de reconnaissance du passé colonial et non pas de repentance, car nous considérons que le terme est inapproprié. En effet, la repentance a un caractère religieux dont la République laïque française ne devrait pas s’embarrasser. Ce terme est donc disqualifiant et disqualifié.

 

Il nous semble plus juste de parler de reconnaissance dans un premier temps, ce qui permettrait peut être que les esprits s’apaisent.

 

– Comment percevez-vous les débats traitant des crimes coloniaux commis par la France en Algérie et plus particulièrement le refus des autorités françaises de reconnaître la responsabilité de l’État français?

 

Gamal Abina : Concernant les débats liés aux crimes coloniaux, il paraît évident qu’après un demi-siècle nous séparant de cette guerre, perdue politiquement et sans aucun doute militairement par la France, cette question reste encore pour la métropole mal digérée.

 

Les débats crispés autour de cette question qui traverse toute la classe politique française, de gauche comme de droite, sont justement liés au fait qu’en plus d’une décolonisation violente  et  d’une défaite, c’est un sentiment d’amertume qui est resté dominant chez les dirigeants français depuis cette période. Pour certains, cette perte de prestige s’exprime par des positions revanchardes appuyées de façon forte par le lobby des rapatriés d’Algérie, soit un million de personnes au total.

 

Il est donc évident que la France refuse toujours d’assumer ses crimes. Outre le fait qu’il faudrait pour cela, reconnaître les méfaits du colonialisme, cela validerait également le fait que cette perte de prestige était non seulement nécessaire mais aussi moralement obligatoire. Cela conduirait à l’autocritique de la France des « droits de l’homme ».

 

Si l’État français reconnaissait ses crimes, cela ouvrirait le débat de l’indemnisation des victimes. Là où il y a crime, il devrait y avoir réparation et ou mise en accusation.

 

– En quoi la mémoire de la colonisation est-elle fondamentale pour les héritiers de l’immigration algérienne?

 

Gamal Abina : Comme disait Winston Churchill: « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ».

 

Si on part de ce postulat, ce passé qui est une douleur muette aussi bien pour les autorités françaises que les acteurs qui l’ont vécu, (les anciens combattants et les parents d’enfants d’immigrés ; cette fameuse « première génération »), pose problème.

 

On voit bien avec le geste scandaleux de Gérard Longuet et les soutiens directs de ce genre de comportement, par le Front National, la négation de tous les partis, gauche incluse, de cette cicatrice du passé. La gauche a entamé une reconnaissance du bout des lèvres, des faits qui ont émaillé cette histoire sans pour autant condamner le système qui a commandité ces crimes. C’est donc dans une nécessité d’apaisement qu’il nous apparaît primordial de reconnaître ces crimes coloniaux pour tracer un avenir meilleur.

 

On retrouve d’ailleurs ces tensions dans les banlieues françaises qui perçoivent toujours la police comme un instrument répressif de l’État à leur endroit. Les jeunes des banlieues ont inconsciemment intégré l’idée qu’ils sont rejetés du système français. Tout comme leurs parents et leurs grands-parents issus de l’immigration, ils ont le sentiment d’être perçus comme étant des éléments périphériques à la citoyenneté.

 

Ces jeunes subissent actuellement une exclusion économique et territoriale en étant parqués dans les cités. Une colère s’est transmise de génération en génération et sans doute inconsciemment, la gestion des quartiers dits « difficiles » s’est faite, comme pendant la guerre d’Algérie, toutes proportions gardées, par la police de façon répressive. Si cette jeunesse connaissait mieux la gloire de ses parents, sans doute aurait-elle eu des raisons de se sentir fière de cet héritage. Avec ce sentiment de dignité retrouvée, elle aurait plus de moyens pour se battre sur le front de la réussite personnelle.

 

Il nous apparaît évident que ces maux ont conduit à l’expression de cette colère diffuse et au fait que les jeunes descendants d’immigrés se sentent déconsidérés sur tous les plans. Pire encore, ils ont l’impression d’être observés comme une sorte d’ennemi de l’intérieur ; un autre qui n’est pas des « nôtres ».

 

– Quels liens établissez-vous entre la colonisation et le racisme anti-Arabes et l’islamophobie présents dans la société française?

 

Gamal Abina : Dans ce contexte extrêmement difficile, tous ces facteurs accentuent cette islamophobie et cette arabophobie ; sachant qu’en France près de 10 % de la population est de confession musulmane et que l’Européen « de souche » perçoit l’immigré arabe comme étant musulman.

 

Il devient évident que les fruits de la décolonisation sont d’autant plus amers qu’ils sont facilement identifiables grâce aux marqueurs identitaires, d’abord le physique, « la tête d’arabe », et ensuite le marqueur culturel que sont les pratiques de l’Islam.

 

Avec une crise économique croissante et un passé colonial toujours pas digéré, toute cette islamophobie et cette arabophobie ne font que se développer.

 

Le lien avec le passé déjà difficile est évident. L’ennemi est facilement identifié et les raisons fantasmées de lui en vouloir (perte d’emploi et insécurité, présence d’une « cinquième colonne » en France, l’islamisme, le terrorisme, etc.) persistent. Ainsi le « bougnoule » d’hier est devenu l’islamiste d’aujourd’hui ; le « raton » d’hier est devenu un jeune délinquant des cités et le Français musulman d’hier est devenu le musulman de France d’aujourd’hui.

 

En définitive, la douleur de la guerre n’est pas passée. Le rejet de l’immigration postcoloniale est présent et les conditions économiques se dégradant de jour en jour achèvent d’asseoir le rejet de ces mêmes populations parfaitement identifiables. Les mauvaises habitudes d’hier ont la vie dure. Ceci nous conduit à penser qu’il y a des raisons sérieuses et réelles de s’inquiéter de ce que l’avenir nous réserve.

 

L’islamophobie, que je considère personnellement comme une arabophobie déguisée, a de beaux jours devant elle.

 

Propos recueillis par Youssef Girard