Études et analyses

CULTURE ET ECONOMIE /Mahi Tabet Aouel

MAHIMalek Bennabi[1] « L’économie suit ses propres voies qui ne sont nécessairement ni celles du capitalisme ni celles du marxisme.  A son point de départ, une société jouit toujours du pouvoir social représenté par l’homme, le sol et le temps dont elle dispose dans tous les cas. Elle ne dispose pas toujours d’un pouvoir financier ».

Le développement économique n’est possible que s’il s’inscrit dans le cadre de l’histoire humaine. Il doit se conformer aux valeurs culturelles qui sont à la base de tout effort de redressement social fondé sur l’homme et ayant pour finalité l’homme. Toute doctrine économique doit tenir compte en premier lieu des intérêts vitaux et des motivations de l’individu afin que le développement économique ne soit pas un domaine réservé uniquement aux instances de l’Etat ou à une minorité qui ignore le peuple, qui cherche à imposer son modèle ou ses choix économiques ou qui ne vise que ses propres intérêts. L’économie doit épouser les contours de la culture afin de provoquer l’effet d’entraînement indispensable pour sa réussite. Malheureusement, dans les pays en voie de développement, on continue à penser que par l’économie seule, on peut sortir du sous-développement. Si les citoyens d’un pays ne sont pas partie prenante d’un programme économique, aucune réussite ne peut être possible.

Un exemple du rôle de la culture dans l’économie est décrit par M.Bennabi : « à la demande de l’Indonésie, le docteur Shaft, responsable du miracle allemand, a tenté de transplanter le modèle économique de l’Allemagne en Indonésie. Ce fut un échec total. Cet échec ne peut pas être imputé au modèle lui-même puisqu’il avait réussi ailleurs mais aux conditions psychologiques et culturelles différentes en Indonésie et en Allemagne. Le problème est d’abord psychologique : l’économie n’a pas encore pris dans la conscience des pays en voie de développement la dimension et le pouvoir qu’elle a en Occident. Les raisons de ces différences remontent au passé historique des peuples. Alors que l’Occident entrait de plein pied dans la révolution économique et scientifique, les pays en voie de développement subissait le joug de la domination coloniale de cet Occident qui les a condamnés à la misère économique, à la stagnation culturelle et à la destruction morale. Une fois indépendants, ces pays n’avaient pas seulement à liquider le passif mais les conséquences de leur stagnation à l’heure de l’accélération du développement socioéconomique du monde ». Les pays en voie de développement subissent, d’une part, l’handicap en matière de ressources matérielles et financières indispensables pour assurer les bases de leur progrès socioéconomique, et d’autre part, les complexes psychologiques qui condamnent ces pays à une sorte d’infantilisme économique. Ces pays ont longtemps pensé que la libération de la terre suffisait pour assurer leur indépendance et leur essor économique. L’acculturation négative des élites locales au contact de la culture coloniale les a amenées à adopter le modèle hérité de la colonisation. Tout se passe comme si un nouveau colonialisme autochtone s’est substitué au colonialisme étranger. Si la terre a été libérée, l’esprit demeure sous l’emprise de l’héritage des valeurs coloniales. A l’indépendance, on a fait table rase de la culture locale et des savoirs traditionnels qui ont servi, pendant la nuit coloniale, à sauvegarder l’identité populaire face à l’invasion culturelle coloniale et qui ont joué un rôle essentiel dans la mobilisation en faveur de la lutte pour la libération. Des expériences successives ont été entreprises après l’indépendance. On a même pensé que ce sont les traditions ancrées dans la conscience populaire qui étaient à l’origine des obstacles au développement. On a commencé par importer des machines et donner une formation purement technique aux hommes. Ca n’a pas marché. On a cru trouver des solutions en inventant le concept des « usines clé en mains » qui consistait à importer des usines complètes avec tous les moyens périphériques qui leurs étaient nécessaires. Il ne restait à l’ouvrier ou au technicien autochtone que d’appuyer sur des boutons (homme presse-bouton) et obéir à un code de conduite ou mode d’emploi défini par le vendeur. Cette solution a échoué à son tour. Ce qui prouve que la disponibilité de l’outil de production ne suffit pas pour assurer les conditions propices au décollage économique. C’est l’homme qui ne suit pas parce qu’il n’est ni motivé, ni bien formé. Il ne possède pas cette tension interne indispensable pour l’amener à s’approprier entièrement les processus de fabrication ou de maîtrise technologique. La faillite se situe au niveau de l’Etat-nation qui n’a pas su créer les conditions propices pour susciter chez l’individu le sens de responsabilité et l’appropriation des moyens de son propre développement. La seule solution vraie au développement doit émaner d’une culture nationale (exemple du Japon qui a su faire un mariage heureux entre sa culture représentant son savoir être et l’acquisition des connaissances et techniques à travers le savoir faire occidental) qui doit être au préalable purifiée des maux de l’inculture ou de l’anti-culture véhiculés par certains agents locaux ou étrangers. L’économie n’est pas un compte de recettes et dépenses, ni la loi de l’offre et de la demande mais surtout une répartition juste et équitable des richesses et des conditions nécessaires à l’équilibre social. L’économie doit reposer sur des consciences motivées qui travaillent, fournissent des efforts et perçoivent en retour une juste rémunération. Ce ne sont pas les moyens perfectionnés qui assurent à eux seuls le développement mais l’homme conscient et motivé qui en est la clé.

 



[1] M. Bennabi : le mal nouveau : l’économisme