Études et analyses

Au sujet de l’énigme du Coran./Messaoud Boudjenoun

CORANLa revue Books a consacré dans son numéro 10 de novembre-décembre 2009 un grand dossier à ce qu’elle a appelé « l’énigme du Coran ». Ce dossier que la revue prétend être scientifique et préparé par des spécialistes s’est avéré être plein de contradictions, de partis pris et de préjugés dont les soit disant spécialistes de l’Islâm n’arrivent pas malheureusement à s’en défaire. En effet, le ton est donné dés l’éditorial puisque le Prophète de l’Islâm (qsssl) est présenté comme «le mystérieux Mahomet ! ». En quoi le Prophète de l’Islâm (qsssl) est-il mystérieux, lui dont la vie est connue dans ses moindres détails ? C’est le seul Prophète dont la mission est connue de son début à sa fin, sans aucune zone d’ombre. Il y a quelque temps de cela une autre revue paraissant en France qui avait consacré un dossier à l’Islâm avait présenté le Prophète de l’Islâm (qsssl) comme un « obscur chamelier ». Rien que cela! Décidément, certains « spécialistes » de l’Islâm parmi les occidentaux sont incorrigibles.

 

Dans ce même éditorial de la revue, l’auteur s’interroge avec une pointe d’ironie en disant : « Mahomet serait surpris d’apprendre que les trois principales communautés musulmanes ne sont pas arabes et vivent bien loin de l’Arabie : en Indonésie, au Pakistan et en Inde« . Mohammed (qsssl) ne peut pas être surpris par la propagation rapide de l’Islâm, puisqu’il a annoncé lui-même dans nombre de hadiths authentiques à ses compagnons que l’Islâm atteindra de lointaines contrées. Dans certains de ces hadiths se trouvant dans les recueils authentiques d’Al-Boukhâri et de Moslim, le Prophète (qsssl) parle nommément de l’Egypte, de la Syrie, de l’Irak et de la Perse.  Il a même prédit à une femme musulmane pieuse Oum Harâm bint Mulhân  dans un célèbre hadith qu’elle  prendrait la mer avec les autres musulmans pour aller propager l’Islâm, ce qu’elle fit en allant à Chypre à l’époque de Mouâwiyya où elle est morte et est enterrée. Il a prédit aussi à Sorâka Ibn Mâlik qui l’avait pourchassé lors de son émigration vers Médine, qu’il portera le diadème de Chosroes Parviz, l’empereur perse.

 

L’écrivain Jean Barois écrit à ce sujet : « Les musulmans ayant défait le dernier roi de Perse, la 15ème année de l’Hégire, les généraux de Omar lui apportèrent les bracelets et le diadème du prince vaincu. Sorâka était alors musulman et le calife, pour rendre hommage à sa bravoure, le revêtit de ces dépouilles. Ainsi se réalisa la prophétie de Mohammed »[1]. Au demeurant, le message du Prophète (qsssl) est universel comme le rappelle le Coran à plusieurs reprises, en particulier ce verset « C’est Lui qui a envoyé Son messager avec la bonne direction et la religion de la vérité pour la faire prévaloir sur toute autre religion, même si les païens en éprouvent du dépit« . (S.9. v.33).

 

De ce point de vue, on peut dire sans risque de se tromper, que cette promesse coranique s’est réalisée puisque l’Islâm est devenue l’une des plus grandes religions universelles et surtout celle qui se répand le plus dans le monde, sans armées de missionnaires ni moyens importants. Venons-en maintenant aux sujets traités dans ce numéro de la revue : ces sujets ont trait au caractère soit disant ambigu du Coran, à une supposée origine chrétienne du Coran, à sa prétendue « dénaturation »  et à une prétention de réformer le Coran comme le suggèrent ce qu’on appelle à tort « les nouveaux penseurs de l’Islâm ».

Pour ce qui est du caractère soit disant ambigu et obscur du Coran, il faut dire que cette ambiguïté n’existe que dans l’esprit de ceux qui soutiennent cette thèse que rien ne justifie. Pour tout musulman, qu’il soit lettré ou pas, le Coran est très clair, d’une éloquence incomparable, et ne souffre d’aucune ambiguïté ou contradiction si minime soit-elle. De nombreux livres ont été écrits par des savants musulmans sur l’unité et l’harmonie du texte coranique. Il suffit de consulter le livre  « Al-Itqân Fî Ouloûm Al-Qorân », de l’illustre savant Djalâl Al-Dine Al-Souyoûti, celui  de Abd
Al-Qâhir Al-Djurdjâni « Dalâïl Al-I’djâz » (les preuves du miracle),  celui du savant contemporain Mustapha Sâdeq Al-Râfi’ï  sur le miracle linguistique et oratoire du Coran et celui de Aïcha Abderrahmane Bint Al-Châti « Al-I’djâz Al-Bayâni Fî Qurân » pour s’en convaincre. D’autres travaux scientifiques ont été réalisés par des érudits occidentaux sur l’harmonie et la structure admirable du Coran. Nous citerons à titre d’exemple le livre du professeur Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique[2]. Nous avons aussi les ouvrages du professeur Farid Gabteni sur le miracle numérique du Coran : Le soleil se lève à l’Occident : science pour l’heure, éditions El-Bourâq, Paris 2000, et  Le hasard programmé : le miracle scientifique du Coran, par Farid Gabteni et Frédéric Berjot[3].

 

Tous ces travaux consacrés au Coran montrent sans l’ombre d’un doute la structure admirable et l’harmonie parfaite qui caractérisent le texte coranique de bout en bout et que seuls les connaisseurs du génie et des subtilités de la langue arabe peuvent apprécier. L’érudit Seyyed Hocine Nasr écrit à juste titre à ce sujet : « Le Coran est comme l’univers ; il a de nombreux plans d’existence et de nombreux niveaux de signification ; une préparation est nécessaire à qui veut comprendre tout ce qu’il signifie »[4].  Dans tous les cas, pour les musulmans, le texte du Coran est tellement clair et éloquent, qu’il est mémorisé facilement y compris par des enfants. De son côté, le Professeur Jean Gros-Jean écrit dans son admirable préface à la traduction du Coran de Denise Masson : « Le Coran, malgré ses envoûtantes beautés n’est pas un poème. L’architecture des mots, le heurt des images, la musique puissante et colorée des versets, n’y cachent  jamais le sens. Il fonde son mode de vie et de pensée. Et, bien qu’il défie parfois ses auditeurs de rien produire de comparable, il répète souvent qu’il parle en claire langue arabe, qu’il est une explication flagrante (…) Mais peut-on laisser ignorer le caractère pressant, impératif, scandé, de cette prédication dont l’efficacité fut et demeure si grande. Le texte coranique est un sacrement : il apporte la grâce de le croire. Sa naissance fut miracle. Est-ce qu’un traducteur peut refaire un miracle ? Il peut du moins, à force de respect pour ce texte, en livrer le reflet »[5].

 

Le Professeur Mohammed Assad – Léopold Weiss – a écrit pour sa part dans sa préface à sa nouvelle traduction en anglais du Coran : « Je ne prétends pas malgré tout avoir aucunement reproduit le rythme et la rhétorique indescriptible du Coran. Aucun homme qui a vraiment goûté sa majestueuse beauté ne serait assez prétentieux pour émettre une telle affirmation ni même pour se lancer dans une telle entreprise. Je suis pleinement conscient de ce que ma traduction ne fait et ne peut pas « rendre justice » au Coran ni à la profondeur infinie de sa signification, car : « Si la mer était une encre pour écrire les mots de mon Seigneur, en vérité la mer serait épuisée avant que ne soient épuisés les mots de mon Seigneur »[6] (Coran S.18 v.109) . L’érudit Frithjof Schuon écrit dans ce même ordre d’idées : « Pour comprendre toute la portée du Coran, il faut prendre en considération trois choses : son contenu doctrinal, que nous trouvons explicité dans les grands traités canoniques de l’Islâm tels ceux d’Abû Hanîfa et d’Al-Tahawî ; son contenu narratif qui retrace toutes les vicissitudes de l’âme ; sa magie divine, c’est-à-dire sa puissance mystérieuse en un sens miraculeuse. Ces sources de doctrine métaphysique et eschatologique, de psychologie mystique et de puissance liturgique, se cachent sous le voile de mots haletants qui souvent s’entrechoquent, d’images de cristal et de feu, mais aussi de discours aux rythmes majestueux, tissés de toutes les fibres de la condition humaine »[7]. Quant au Professeur Mohammed Talbi, il dit dans un livre écrit avec le Docteur Maurice Bucaille : « Bien que descendu dans le temps, le Coran fut groupé dans un ordre a-chronique, comme pour souligner qu’il n’est pas prisonnier du temps : il est pour tous les temps. Le Coran est bien un livre. Mais c’est un livre totalement atypique. Aucun classement par chapitre et par thème, ce qui ne signifie pas désordre, mais une organisation et un enchaînement d’un autre ordre qui lui gardent la fraîcheur et la spontanéité du jaillissement oral du Message originel »[8].

 

Concernant l’origine soit disant chrétienne du Coran, là aussi il semble que ceux qui soutiennent une thèse aussi absurde ne connaissent rien à l’histoire de l’Islâm et du Prophète (qsssl). Cette thèse a déjà été soutenue  par des hommes d’Eglise qui affirmaient que Mohammed était le fondateur d’une secte chrétienne hérétique ; pour ces dignitaires de l’Eglise, il est plus facile d’admettre la thèse d’un Mohammed (qsssl), chrétien schismatique ayant renié le Christianisme et fondé une nouvelle religion, qu’un Envoyé de Dieu issu de la lignée abrahamique et venu restaurer le monothéisme perverti par les hommes. Accepter un autre Prophète après le Christ est inadmissible pour eux. Cependant, aucun des historiens sérieux n’a accordé du crédit à cette thèse, tellement elle est absurde. Certes, le Coran a déjà répondu à une telle accusation en disant au sujet des koraïchites qui prétendaient qu’un chrétien enseignait le Coran à Mohammed :   « Nous savons bien qu’ils prétendent que c’est un homme qui le lui a enseigné ; or la langue de celui qu’ils soupçonnent est une langue non arabe tandis que ce Coran (est révélé) dans une langue arabe éloquente » (S.16. v.103).

 

Les premiers disciples du Prophète (qsssl) qui ont embrassé l’Islâm ont tous vu  dans ce message non pas un plagiat de la Torah ou de l’Evangile, mais une religion issue de la même source que les deux autres religions abrahamiques et qui venait les confirmer, d’une part, et corriger  les déformations qui y ont été commises au fil des siècles, d’autre part. Ceux qui avaient une connaissance approfondie de leurs religions respectives, comme Selman le perse qui était mage puis chrétien pendant de longues années, Waraqa Ibn Noufel qui était un érudit chrétien versé dans les textes chrétiens et Abdellah Ibn Salâm qui était un rabbin juif de Médine, ont vu dans le Coran, le prolongement des textes sacrés qui l’ont précédé.

 

Quant à la sotte prétention de réformer le Coran que certains des auteurs de cette étude préconisent, en nous citant les exemples des Nasr Abou Zayd, Siradj Al-Haqq, Ali Dashti, Djamal
Al-Banna, Rachid Benzine, Abdennour Bidard, Abdelwahhab Meheddeb et autres  Mohammed Charfi et Mohammed Arkoun, cet air-là nous le connaissons déjà puisque ces nouveaux penseurs de l’Islâm comme ils se sont autoproclamés tentent vainement depuis des années de faire imposer leurs thèses dans le monde musulman. Les seuls milieux qui s’intéressent à leurs travaux sont les milieux médiatiques occidentaux et certains orientalistes dont l’hostilité à l’Islâm n’est plus à démontrer. Contrairement à ce qu’affirment les initiateurs de cette étude, de telles idées  n’ont aucune influence sur l’immense majorité des musulmans pour qui le Coran demeure un Livre sacré qui transcende le temps et l’espace. En conséquence,  le Coran ne saurait être matière aux spéculations par des auteurs plus ou moins pénétrés de la doctrine islamique. Ceux qui sont capables d’interpréter le Coran et de l’adapter aux circonstances du temps et de lieu sont les savants de l’Islâm dont la science est fermement établie, « Al-rasikhoûn fîl ‘Ilm » comme les qualifie le Coran. Ceux–là possèdent en même temps le savoir, la sagesse, la piété et la sincérité, qualités requises qui leur permettent de s’adonner à ce travail d’idjtihâd, qui ne saurait se faire qu’à l’intérieur de l’Islâm, en distinguant ce qui peut être interprété ou adapté au contexte et ce qui est permanent et ne saurait faire l’objet de spéculations.

 

Notes de renvois de page:

[1]. Cf. Jean Barois, Mahomet le Napoléon du ciel, éditions Colbert, Paris 1943.

2.. Cf Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, éditions El-Bourâq, Paris 2002.

3. 3ème édition par le Centre International de la recherche scientifique, Paris, 1999.

4. Cf. Islâm, perspectives et réalités, éditions Buchet-Chastel, Paris 1991.

5. Cf Essai d’interprétation du Coran inimitable. Traduction de Denise Masson, revue par le Docteur Sobhi Sâleh. Editions Dar Al-Kitâb Al-Misri et Dâr Al-Kitâb Allubnâni, 1980.

6. Cf. Le Coran peut-il être traduit ? Par Mohammed Asad. Editions le Centre islamique de Genève 1994.

7. Cf.  Frithjof Shuon. Comprendre l’Islâm. Editions du Seuil, Paris 1976.

8. Cf. Réflexions sur le Coran. Par le Professeur Mohammed Talbi et le Docteur Maurice Bucaille. Editions Seghers, Paris 1989.

 

 

 

 

 

Messaoud Boudjenoun, écrivain, journaliste, traducteur