Études et analyses

La Fuite des Cerveaux et l’Occident…/Dr.Nidhal Guessoum

nidhalLe mois dernier, une info intrigante est apparue sur mon écran: un groupe de sénateurs américains a demandé qu’une procédure rapide d’octroi de la « green card » (résidence permanente) soit créée pour les étudiants étrangers qui étudient actuellement aux États-Unis dans les domaines de sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. Ces sénateurs ont fait valoir le fait que de nombreux étudiants étrangers, qui composent plus de 40% des étudiants de master et de doctorat dans ces domaines, ne sont pas en mesure de rester après avoir obtenu leurs diplômes, et cela constitue une menace pour l’avenir des Etats-Unis en ce qui concerne l’innovation technologique et la prédominance industrielle dans le monde.

Je me suis alors rappelé l’annonce que le ministre algérien de l’enseignement supérieur a faite il y a trois ans, lorsqu’il a déclaré que chaque étudiant algérien qui avait reçu une bourse pour l’étranger au cours des cinq années précédentes était rentré au pays.

La marée de la «fuite des cerveaux» a-t-elle donc tourné? J’ai décidé de m’enquérir sur la question.

La « fuite des cerveaux » fait référence à l’émigration des personnes hautement qualifiées de pays sous-développés vers l’occident (ce qui inclut bien sûr l’Australie, le Japon et tous les pays développés). Le phénomène est bien connu, car depuis plusieurs décennies de grandes vagues de migrations ont été observées dans différentes parties du monde, et cela pour un certain nombre de raisons.

Tout d’abord, bien sûr, il y a le fait que les gens les plus qualifiés veulent vivre de manière plus confortable et prometteuse, pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Ces personnes voient leurs «cerveaux» comme un billet pour une vie meilleure. Mais il y a aussi d’autres raisons importantes, notamment la persécution (ethnique, politique, religieuse, etc.), les rassemblements de famille, etc…

Les pays développés ont toujours bénéficié de ce phénomène, de sorte que leurs planificateurs étatiques discutent souvent de « brain gain » (« gain de cerveaux ») et essaient de prendre des mesures pour garder ce gain. Ainsi, à l’instar de cette initiative de « carte verte » faite par ces sénateurs américains, l’Union Européenne a récemment introduit une « carte bleue » pour attirer jusqu’à 20 millions de travailleurs hautement qualifiés des pays en développement au cours des deux prochaines décennies. Ce type de politique a eu ses conséquences inattendues, en particulier avec la montée des partis nationalistes xénophobes en Europe, qui désormais obtiennent régulièrement 15 à 20% des voix sur la base de plates-formes anti-immigration.

D’autre part, alors que certains chercheurs tentent de voir des aspects positifs du phénomène pour les pays « producteurs », la fuite des cerveaux est dans l’ensemble assez mauvaise et, dans certains cas, un désastre total pour ces pays. Par exemple, entre 1980 et 1991, l’Éthiopie a perdu 75% de sa main d’œuvre qualifiée en raison de la guerre civile, et l’Organisation Internationale pour les Migrations a récemment fait remarquer qu’il y a probablement plus de médecins éthiopiens à Chicago qu’en Ethiopie même et plus d’infirmières du Malawi à Manchester qu’au Malawi.

Des études récentes ont montré que, globalement, les taux de la fuite des cerveaux sont restés stables au cours des dernières décennies. Un document publié par la Banque Mondiale en 2006 a montré qu’un certain nombre de pays arabo-musulmans sont encore très affectés par le phénomène, en particulier l’Iran, le Liban, le Maroc et la Tunisie, même si la situation s’est nettement améliorée là encore. Pour ces états, environ un sixième de la main-d’œuvre hautement qualifiée a émigré vers des « pâturages plus verdoyants ».

En fait, comme le dit l’adage, le gazon semble toujours plus vert de l’autre côté de la clôture, et en effet il y a des dizaines d’ingénieurs et de titulaires de doctorats qui travaillent comme chauffeurs de taxi ou vendeurs de boutiques en occident, et des médecins qui travaillent comme infirmiers en Europe (leurs diplômes n’étant pas toujours acceptés), mais ils préfèrent encore cette vie à un retour au pays.
Le coût de ce phénomène peut être énorme: le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) estime à 2 milliards de dollars par an les pertes de l’Inde dues à la migration des spécialistes en l’informatique.

Malgré tout cela, certains analystes voient des aspects positifs pour les pays d’où les cerveaux partant. Par exemple, ces analystes mentionnent le virement de dizaines de milliards de dollars par les émigrés bien payés vers leurs pays d’origine et les effets positifs que cela produit sur la santé, l’éducation et développement général dans le pays. Il y a aussi le fait que, parce que beaucoup de gens veulent émigrer, ils vont essayer d’élever leurs compétences et de renforcer leur curriculum vitae, mais la plupart ne finissent pas par quitter, donc l’effet net sera positif.

Que peut-on faire à propos de ce phénomène? Les solutions rapides ne fonctionnent pas. Certains pays, par exemple la Syrie et l’Egypte, ont par le passé essayé d’utiliser les propriétés de la famille des étudiants qui sont envoyés par l’état à l’étranger afin de les forcer à revenir. Et bien sûr, les contrats signés ne lient pas vraiment ceux qui sont décidés à partir.

Ce qui doit être fait, c’est d’abord d’améliorer le sort de la population locale qualifiée, en lui fournissant des possibilités de perfectionnement professionnel, financier et personnel afin de l’encourager à rester. En particulier, établir d’excellentes universités, de bons hôpitaux et des industries où les compétences peuvent être utilisées et bien rémunérées.

D’autre part, il faut essayer d’intégrer la diaspora compétente dans le plan de développement général du pays. Par exemple, nommer des experts basés à l’étranger aux commissions nationales, aux commissions d’enseignement supérieur, de la planification et de l’industrie, aux comités de développement et aux agences de régulation et de contrôle.

Le phénomène de fuite des cerveaux ne va pas disparaître, certainement pas dans un avenir proche. Mais il peut être traité intelligemment pour en atténuer les effets négatifs et maximiser les avantages qu’il peut offrir.

Nidhal Guessoum est vice-doyen à l’Université Américaine de Sharjah.
(Article paru en Anglais dans GulfNews le 15 Mars 2013)