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Le Cheikh El Ibrahimi à Paris ./Nadjib Achour.

NADJIB ACHOURDe passage à Paris, le Cheikh El Ibrahimi, profita de cette occasion pour s’entretenir avec plusieurs délégations de pays arabes et musulmans à Paris[1]. Et ce fut dans les murs de la capitale française  que celui-ci  lors d’un discours prononcé le 29 mars 1952 à l’hôtel des Deux-mondes qu’il décréta la mort du colonialisme et de son empire, invitant dès à présent les peuples arabes du Maghreb et du Machreq à envisager l’après-colonialisme. Il rappela dans ce discours plusieurs vérités, tout d’abord  la nature  du colonialisme dont l’essence même était la négation de l’homme. Son œuvre en Algérie qui consista à dépouiller un peuple, de sa foi et de son identité. Le Cheikh évoqua  aussi la production idéologique des orientalistes qui accompagnait ce travail de sape de l’identité en dénaturant l’histoire arabo-islamique.

Le monde nouveau  appelait à surgir des décombres du colonialisme devait  selon le Cheikh El Ibrahimi sceller définitivement, dans une perspective unitaire, les destinées des peuples du Maghreb. La séparation de la nation maghrébine précisa le Cheikh, ne fut que la conséquence des ambitions colonialistes, le Maghreb étant façonné par une histoire commune qui avait uni ses peuples depuis des temps immémoriaux et qui s’épanouirent dans l’Islam dans lequel ils virent une promesse de libération. Pour le Cheikh la solidarité devait prévaloir au sein de la nation arabe afin d’harmoniser la lutte contre le colonialisme finissant. Il s’attarda quelques peu sur l’ONU  dont il décela vite les tares,  et dénonça ce qui déjà semblait n’être, et ce quelques années seulement après sa création, qu’un instrument administratif au service des puissants de ce  monde. Plus de 60 ans ont passé, et le mots du Cheikh El Ibrahimi conservent encore toute leur actualité.

Nadjib Achour.

Discours du Cheikh El Ibrahimi :

Chèrs frères

Cette soirée est mémorable. Elle peut être marquée par une pierre blanche. Elle permet en effet de nous réunir dans une chaude atmosphère faite de fraternité arabe, que toutes mes peines s’envolent dans cette même communion. Contrairement à l’usage je vous demande de vouloir bien me permettre, en ma qualité de chefs religieux de ne pas vous entretenir aujourd’hui de choses religieuses.

Je vous apporte tout d’abord le salut affectueux et fraternel de l’association des Oulémas, celui des membres qui composent la section parisienne. Je vous salue ensuite au nom du Peuple Algérien qui lutte et souffre dans la patience.

L’Algérie pour employer une image est un rameau de tout ce qu’on appelle l’arbre de l’Islam. C’est aussi une fleur momentanément arrachée de son bouquet et qui continue néanmoins à puiser sa force et la vie dans son élément naturel, c’est à dire l’Orient Arabe.

Les enfants de  cette Algérie qui vous entourent ce soir aurait aimé vous recevoir sur leur propre sol pour mieux vous faire sentir les liens réels et puissants qui rattachent leur Patrie au bloc de l’arabisme et de l’Islam.

Chers frères,

Je crois rêver en voyant réunis, ce soir, dans cette même salle et dans ce  Paris, qui pour une fois, contrairement à ses usages, a permis une manifestation. Est-il possible que ce Paris, la source de tous nos maux, ait agi de la sorte? Ce geste pourrait faire volontiers oublier les injustices commises par la capitale. Mais malheureusement nous n’oublions pas qu’actuellement le sang de nos frères coule en Tunisie, que les calamités continuent à s’abattre sur les trois pays nord-africains, que les portes des prisons s’ouvrent pour se refermer sur une jeunesse martyrisée, que les écoles se ferment, qu’une religion en Algérie est considérée comme étrangère sur son propre sol. Jamais les hommes martyrisés par Paris n’appelleront cette capitale la Ville Lumière quand elle ne dispense que les ténèbres, ni la ville de la justice quand elle ne commet que des injustices.

Mes Frères,

Puis je voue rappeler que nous sommes les enfants d’une seule nation dont le passé glorieux a étonné le monde car notre forme de civilisation est basée avant tout  sur la justice et la mansuétude. En dignes successeurs de nos illustres ancêtres, vous mènerez le combat, je suis sûr, le bon combat au sein de cette ONU, qui n’est plus hélas qu’un vaste souk où s’achètent les voix, où les forts mènent docilement les faibles pour faire triompher les mauvaises causes. La justice est brimée. Les nations sujettes sont sacrifiées, vendues au marché noir. L’organisation des Nations Unies, s’est écartée de sa véritable mission. Elle ne défend pas le droit sacré de l’homme. Puissiez vous la ramener dans le bon chemin.

Mes Frères,

Les conquérants de l’Afrique du Nord sauf  les arabes n’ont laissé aucune trace de leur passage dans nos trois pays maghrébins, car leur conquête a été déterminé par le seul mobile de l’exploitation de l’homme par l’homme. Les musulmans par contre ont apporté une religion de fraternité qui répondait aux aspirations réelles de la population autochtone. La politique pratiquée par les arabes était toute de justice et de Fraternité. Ces véhicules de la pensée ont façonné l’âme africaine qui restera éternellement musulmane. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie ne forment qu’un tout. En effet, le sang, la langue et la religion musulmane unissent d’une façon étroite les habitants de ces trois contrées. Par ailleurs, la configuration géographique a fait une même île et par la suite une même nation. Il ressort de ces constations élémentaires que la division du Maghreb n’est pas un fait naturel, mais le produit seulement des intrigues des possédants qui divisent pour régner. J’ose espérer qu’une nouvelle ère naîtra des assises de ce soir grâce à l’union étroite de tous les mouvements nord-africains.

Chers Frères,

La politique des colonialistes consiste, avant tout, à nous interdire, une vision nette de notre passé. Ils veulent nous faire oublier le souvenir de nos illustres ancêtres, les belles pages de notre histoire, notre passé glorieux… Un peuple sans passé peut difficilement construire le présent au moment de son éveil. La dépersonnalisation conduit fatalement vers l’assimilation. Il nous faut réagir et vite  et comme nos « conquérants », revenir au culte du passé en apprenant notre histoire, il appartient à chacun d’entre nous de connaître les vertus, les exploits d’un Abou Bakr, d’un Omar, d’un Tarik. C’est le seul moyen, à mon avis de pouvoir sauvegarder les droits de notre personnalité. Une remarque s’impose. Nous constatons aujourd’hui que les colonialistes, s’ils sont empressés à faire revivre  le passé dans la mémoire de leurs enfants n’oublient pas de l’inculquer aussi à nos enfants. Nous arrivons à ce résultat désastreux: nos enfants savent mieux le passé de leurs « conquérants » que l’histoire de leurs pères. Ils doutent même de l’origine arabe et des célébrités dont le nom a été falsifié : Ibn Sina, Ibn Rochd, Tarik Ibn Ziyad deviennent respectivement Avicenne, Averroès et Gibraltar.

Mes Frères,

Il est sage de ne pas s’attarder davantage sur la mentalité des colonialistes. Ce serait d’ailleurs une précieuse perte de temps. Nous savons par expérience que le loup n’ a jamais nourri de bonnes intentions à l’égard de l’agneau. La désunion est la cause principal de tous nos malheurs. Elle est l’œuvre des colonialistes pour qui la fin justifie les moyens. La corruption par  l’argent, une littérature, une philosophie qui ne sont pas nôtres ont accéléré et réalisé ce compartimentage, cause principale de notre faiblesse. Devant ce danger, nous devons œuvrer pour retrouver l’unité. Chaque musulman de n’importe quelle contrée doit être solidaire de tout autre musulman du globe. Une blessure portée à l’Irak doit être douloureusement sentie au Maroc. L’union peut faire reculer les colonialistes. Je ne me réjouis pas en comptant que la terre décèle huit ou vingt états musulmans, mais mon espoir et ma joie seraient grands lorsque tous les musulmans ne formeront plus qu’une seule famille, qu’une seule patrie… cette éventualité n’est pas du domaine du rêve et de la constitution des états contemporains en bloc nous permet d’espérer la réalisation du bloc arabe.

Les savants qui portent le message de Dieu doivent être les premiers ouvriers de cette Union. Ils failliraient à leur mission s’ils ne se conformaient pas scrupuleusement à cet impératif catégorique.

Union… Union…Saisissez cette meilleure arme de combat.



[1]  Dans le premier tome de ses mémoires le Docteur Ahmed Taleb El Ibrahimi, fils, du Cheikh El Ibrahimi, précise qu’en décembre 1951, son père se rendit à Paris afin de rencontrer plusieurs délégations de pays arabes et musulmans dans le cadre d’une session des Nations-Unies. Ce fut lors d’un dîner à l’hôtel des Deux-mondes que le Cheikh El Ibrahimi fit ce discours. Il y avait notamment dans l’assistance Abderrahmane Azzam, secrétaire générale de la Ligue des Etats arabes, et Farès Khoury, représentant permanent de la Syrie auprès de l’ONU.