Évocations

Ahmed Mahsas : engagement et héritage/Youssef Girard

MAHSASLe 24 février 2013, Ahmed Mahsas nous a quittés. Rahimahoullah. Né en 1923 à Benrahmoun à proximité de Boudouaou dans une famille ayant été expropriée à la suite de la répression de la révolte d’al-Mokrani en 1871, Ahmed Mahsas s’éveilla très tôt au nationalisme au contact de deux oncles qui étaient engagés au sein de l’Association des ouléma pour l’un et de l’Etoile Nord Africaine pour l’autre. Cette double influence marqua durablement Mahsas qui adhérait à la radicalité révolutionnaire de l’ENA tout en approuvant l’enracinement dans le patrimoine arabo-islamique de l’Association des ouléma.

 

Après la dissolution du Parti du Peuple Algérien et l’arrestation de ses cadres en septembre 1939, les militants nationalistes révolutionnaires durent mener leur action dans la clandestinité. Mahsas entra dans les rangs du PPA durant cette période d’abord à Boudouaou puis dans le quartier de Belcourt à Alger où il participa aux premières collectes d’armes organisées par l’organisation clandestine. Arrêté à plusieurs reprises en raison de ses activités politiques, Ahmed Mahsas devint permanent du PPA en 1946. A partir de cette date, il se consacra corps et âme à la cause de la libération nationale.

 

Après avoir décidé de fonder l’Organisation Spéciale (OS), en 1947, le PPA le détacha pour devenir cadre de l’organisation paramilitaire du Parti. Suite à son arrestation pour insoumission, Mahsas fut versé au Deuxième bataillon d’Orléansville avant d’être à nouveau écroué au printemps 1950, au moment du démantèlement de l’OS. Condamné à cinq ans de prison pour son action au sein de l’OS, en mars 1952, il s’évada de la prison de Blida en compagnie de Ben Bella. Alors que ce dernier gagna le Caire, Mahsas poursuivit son action clandestinement en France.

 

Au moment de la crise du PPA-MTLD (1953-1954), Mahsas appela les militants à refuser l’affrontement entre messalistes et centralistes pour donner la priorité à l’action révolutionnaire. Cadre du FLN et responsable de l’Est (Tunisie-Tripoli), Mahsas s’opposa fermement aux décisions prises au cours du Congrès de la Soummam, en août 1956. Cette opposition lui valut d’être arrêté à Tunis sur ordre d’une partie de la direction du FLN. Mahsas parvint finalement à s’évader et se réfugia en Allemagne jusqu’en 1962.

 

Après l’indépendance, Mahsas remplaça Amar Ouzegane au Ministère de l’agriculture en septembre 1963. L’année suivante, il fut élu au Bureau politique et au Comité central du FLN. Dans le même temps, Mahsas soutint l’action de l’association al-Qiyam al-islamiyya qui avait pour but de lutter contre l’aliénation de l’occidentalisation et de réhabiliter la culture musulmane algérienne. Refusant certaines orientations prises par le gouvernement de Boumediene, en 1966, Mahsas quitta l’Algérie pour la France où il poursuivit sa critique des politiques gouvernementales avec des hommes comme feu Mohammed Boudia ou Saad Abssi. En 1981, il rentra finalement en Algérie deux ans après la mort de Boumediene.

 

Durant son exil en France, Mahsas soutint une thèse de doctorat sur le Mouvement nationaliste algérien qui est encore ostracisée par l’université française en raison de sa méthodologie critique remettant en cause les impensés de l’occidentalocentrisme « officiel ». Publiée, cette thèse est certainement l’un des héritages les plus importants que lègue Ahmed Mahsas aux générations futures. Dans cet ouvrage, Mahsas nous explique notamment que le but d’un mouvement de libération nationale est de permettre à une société dominée de « retrouver son identité, sa personnalité culturelle et son indépendance nationale ». Dans cette perspective, ce mouvement national « s’oppose aux agressions et aux influences qui, sous le terme de modernisation, tendent à soumettre la société à la domination et à l’exploitation. Il permet de « filtrer », de « nationaliser » les apports étrangers positifs et de rejeter les normes et les modèles inadéquats. Les innovations et les changements […] doivent, pour être bénéfiques, procéder de la dialectique interne de la conversion et du changement, de l’ancien et du nouveau »[1].

 

Jusque dans les dernières années de sa vie, Mahsas était habité par cette volonté de libérer son peuple de toute forme de domination. En avril 2008, il nous expliquait : « La colonisation a laissé des traces sur la culture. Il y avait des Algériens qui avaient oublié, ou bien mis entre parenthèses, cette dimension arabo-musulmane de l’Algérie. La répression continuelle, pratique et théorique, exercée contre le peuple algérien avait laissé des traces très profondes, une véritable déformation. Cela est tellement vrai que ces traces se retrouvent encore aujourd’hui et elles ne vont pas s’effacer simplement et rapidement. Il faut mettre en œuvre un travail particulier. Il y a eu une galvanisation au niveau du Mouvement national et de la Révolution puis après les choses sont retombées ».

 

Œuvrer à poursuivre l’action de décolonisation, notamment au niveau culturel, et revivifier le fond civilisationnel arabo-islamique restent, certainement, la meilleure manière de rendre hommage à Ahmed Mahsas.

 

Youssef Girard



[1] Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie de la Première Guerre Mondiale à 1954, Essai sur la formation du mouvement national, Alger, El-Maarifa, 2007.