Études et analyses

LE PRIX DU DIALOGUE/Saber EL-MALIKI

assoc2Le dialogue des civilisations a ses prix. Il s’agit de celui de Doha annoncé le 23 avril 2013 en marge de la 10ème Conférence qui porte le même nom. Cette conférence a été boycottée par Cheikh Al Kardaoui, mais pas par l’Association des Oulémas Musulmans qu’il préside. Le moins que l’on puisse dire dans ce cas, c’est que le ridicule ne tue pas !

Le second prix est celui de l’Unesco-Sharjah pour la Culture arabe et le dialogue des civilisations, créé en 1998 à l’initiative des Emirats Arabes Unies. Dans sa 11ème édition le prix UNESCO-Sharjah a été partagé entre le Pr. algérien Mustapha Cherif et une association, l’arab Britsh Center. Les festivités de la remise du prix se sont déroulées le 25 avril 2013 à Paris. Un non-évènement, si l’on se fie à l’impact d’un tel show sur la populace dont il est sensé mettre en exergue la culture et les aspirations. L’évènement est certainement louable par son importance pour les initiés et les habitués de salons et conclaves académiques, qui se sont interrogés, ce jour-la, sur « la place de la culture arabe dans le monde de demain ? », partie du titre de la rencontre culturelle agrémentée d’un concert de musique palestinien.

Ces deux distinctions ne sont pas les seules dans ce domaine, le monde post 11 septembre 2001 a vu surgir nombre d’initiatives afin de remédier au « choc des civilisations ». Comment peut-on dialoguer alors que le droit à la parole est muselé, la tolérance piétinée? De quels sujets allons-nous discuter, si les droits fondamentaux du sujet arabe sont bafoués ? Qui légitime qui afin de parler au nom de qui et de quoi ? Nerf de la guerre, « l’argent temple » est aujourd’hui la seule légitimité inter-reconnue, et comme par le passé, il donne l’illusion d’une parole autorisée.

 

NUL N’EST PROPHETE CHEZ SOI

Dans un monde globalisé et sécularisé, l’argent est roi. Les causes n’ont pas de prix et rien n’est excessif, ni trop beau pour les défendre. La cause d’un Monde arabo-musulman en déliquescence l’est encore plus. A l’exception de quelques enclaves prospères sous l’œil de big brother USA, la paupérisation et l’entre déchirement sont la marque déposée de ce monde. L’inertie et l’impuissance infectent autant sa plèbe que son intelligentsia. Ces deux derniers se regardent en chien de faïence et ne se frottent que pour s’instrumentaliser mutuellement avec la méfiance et le mépris hérités du maelstrom colonial. Le zaimisme et le « cheikhimse » continue de donner de la voix aux cinétiques populaires malgré l’effondrement cataclysmique du modèle dit des démocraties populaires.

Ce monde atomisé (*) est une matière bénie pour des travaux dit académiques. Les spécialistes de tout acabit prophétisent à coup de manchettes et de brûlots sur ce monde, alimentant ainsi le néo-orientalisme et le discours dominant. Ce prophétisme consumériste se veut d’autant plus crédible qu’il est véhiculé par « l’indigène de service ».

Un service commandé et équivalent à celui du mercenariat qu’on espérait pouvoir enterrer comme l’a été le « second collège » à la veille de la guerre de libération. Bien au contraire, « l’indigène de service » postcolonial est labélisé, mis en vitrine, auréolé et consacré sous les projecteurs des « prix internationaux ». On lui donne de la voix par médias interposés, sauf que l’effet de l’écho de celle-ci ne dépasse pas le cercle de ceux acquis à la cause de l’hégémonisme ambiant. La dissonance entre l’œuvre consacrée et sa cible fait de ces prophètes médiatiques des étrangers chez eux.

 

LE DIALOGUE INTER-MUSULMAN :

Allah proclame solennellement dans le Coran : « Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez…. ». La réalité des Musulmans est tout autre. Le champion toutes catégories des brèches (Thoughour) du monde arabo-musulman est cette méconnaissance et cette sourde oreille à l’appel de la fraternité. Pire, dans ce Monde on ne se parle pas, on agit. On parle volontiers à l’étranger voire à l’ennemi, mais pas au frère. Cette dissonance serait en lien avec la vanité de l’âme arabe qui serait mue par l’instinct d’hospitalité et de générosité (*). Comment ne pas le croire quand on voit l’élite accourir vers le pape blasphémateur afin de dialoguer avec lui et rassurer le monde chrétien que nous les Musulmans sommes bons. Comment ne pas le croire quant on est le témoin meurtri de l’assassinat du savant indigène juste parce qu’il pense autrement ou quand on voue aux gémonies toute velléités de rompre avec la pensée unique.

L’histoire bégaie sur les terres arabes. A regarder de plus près les relations inter-musulmanes, il est difficile de lutter contre l’hypothèse de la contamination de l’esprit arabo-musulmane par un kharidjisme sournois qui se serait amplifié depuis la chute des Mowahidines. Preuve s’il n’en faut, suite au repli des colons occidentaux des terres arabes exploitées durant le vingtième siècle, le moindre crime de lèse majesté laisse derrière lui des milliers de cadavres et des ruines. Les frontières se ferment aussi facilement que la parole lâchée en l’air. La course au surarmement est le sport favori, après celui de la corruption. La dernière crise financière et non l’ultime, dont l’onde de choc continue à ébranler les économies selon un ordre hiérarchique hérité de l’ère coloniale, a mis à nu le modèle de développement des sociétés dites modernes. Les sociétés arabes, elles attendent avec insouciance, et en marge des réformes, les dernières répliques de l’onde de choc de cette crise. Malek Bennabi avait conclu dans un article (*) que la rencontre entre un « monde occidental ingénieux » et un « monde musulman semi-végétatif », toujours commandé par le facteur tribal et nomadique, était fatalement la rencontre entre « la colonisabilité et le colonialisme ».

(*) Malek Bennabi, «  Le premier contact Europe-Islam ». Le Jeune musulman, 2ème année, n° 34, 17 chaoual 1373 (18 juin 1954).