Études et analyses

LE RAPPEL ET L’OUBLI Ou les deux états psycho-temporels de l’Homme /Pr. Said MOULAY

assoc2Pendant ses moments les plus graves, l’homme invoque Dieu. II L’appelle  alors avec une grande sincérité  à son secours. Là,  il découvre dans Sa grandeur infinie le Maître de sa destinée : l’Unique Maître des Univers.

Par contre, lors d’une détente prolongée ou d’abondance continue, il  s’incline le plus souvent  devant  l’idolâtrie et succombe à ses passions comme celles engendrées par les tendances narcissiques. Dans ce cas il lui arrive de nier avec parfois  une extrême arrogance, Celui qui, au-dessus de lui, l’Observe.

Ces deux attitudes opposées chez l’homme : l’invocation et la négation de Dieu, s’expliquent l’une par le rappel, l’autre par l’oubli.

Le rappel se fait par la crainte de Dieu et se maintient dans l’inépuisable  » Dhikr  » ou invocation divine. Celle-ci est en fait, le souffle vital pour l’âme  autant que l’est la sève pour l’arbre; elle est la paix salutaire dans laquelle les cœurs  purs trouvent leur état d’équilibre. C’est là même une injonction divine:  » Quiconque esquive Mon rappel, alors, oui, à lui la vie à l’état étroit et le jour de la résurrection, Nous l’amènerons, aveugle, au rassemblement. (XX, 124) « ; il est affirmé également dans le saint Coran que:  » Les cœurs se tranquillisent, n’est-ce pas, au rappel de Dieu ? (XIII, 28).

Quant au phénomène inverse: l’oubli, il est le fruit de la distraction et de l’inobservance. La dissimulation des signes divins augmente son intensité et favorise l’orgueil. Les réfractaires les plus pétrifiés, comme le Pharaon, pour qui les preuves les plus convaincantes ne servent qu’a maximiser un tel orgueil, n’ont alors de remède que dans cette affirmation de Moise: « Certes, ils ne croiront que s’ils verront le châtiment  douloureux. (X, 88) « .

Ce fut bien le cas pour le Pharaon car ce n’est qu’à l’instant ultime, au moment d’être englouti par les eaux, lors de sa poursuite de Moise et de son peuple, qu’il déclare: « je crois qu’en vérité il  n’y a de dieu que Celui en Qui ont cru les enfants d’Israël. Et je suis du nombre des soumis. (X, 90) « . Mais vaine est cette croyance car elle advint trop tard.

Cependant Dieu a voulu que cet exemple édifiant reste toujours vivant – puisque la momie du Pharaon de Moise, contenant encore les preuves de  sa mort  par immersion, est toujours visible en  Egypte – afin de permettre aux sceptiques de s’interroger au plus  profond de leur âme , de se rappeler et de reconnaitre le Créateur  avant le jour fatal, car :  » Ce jour-là, l’homme se rappellera, mais alors à quoi bon le rappel ? (89, 23) « .

Dieu est plus grand et Sa Sagesse est infinie. Sa perfection nous est révèlée par le Prophète et plus généralement par Ses signes.

L’un de ceux-ci est le cycle global de la  PREMIERE (vie) et  la DERNIERE  (vie), dont la représentation schématique est un axe  orienté  naturellement dans le sens de la  Première vers la Dernière. Par déterminisme  divin l’homme doit parcourir cet axe d’un bout à I ‘autre; mais ce parcours se fait de deux façons différentes : soit dans le sens de l’orientation de l’axe, soit dans le sens opposé (voir figure 1).

 

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Figure 1 : Les différentes orientations psycho-temporelles

 

Une caractéristique de ces deux sens dans le genre humain est exprimée, dans le langage courant, par des notions telles que :  » le bon sens  » et le  » mauvais sens « .

Mais c’est dans le Saint Coran que la précision des phénomènes est plus nette; par exemple: la description du renversement anormal  de l’axe Première-Dernière chez l’homme égaré, y est donnée en ces termes: « Oui, ces gens-ci aiment ce qui se hâte et laissent derrière eux un Jour lourd  » (LXXVI, 27).

Voila donc une réalité bien objective : l’homme dans ce monde se dirige vers l’autre monde soit en tournant le dos à la Derrière, soit en la regardant en face. Dans le premier cas, il est dans un état complètement inversé et son comportement est contre-nature; dans le second cas, il est redressé et son comportement est naturel.

D’autre part la création de l’homme est elle-même faite de deux parties fondamentales: Nafs de corruption et Nafs de piété,  qui sont sous jacentes aux  deux  types de comportement précédents et interfèrent avec l’un ou l’autre des deux sens  de l’orientation, cités plus haut.

II en découle deux manières de voir antagonistes et deux manières d’agir divergentes.

Cela montre, en d’autres termes, l’existence de deux états psycho-temporels bien distincts, représentants des référentiels opposés, dont chacun  s’étend continûment de l’une des deux parties internes à l’homme (Nafs de piété ou Nafs de corruption) vers l’une des deux orientations externes (sens Première-Dernière ou sens opposé) et dont les directions finales sont ou le Paradis ou l’Enfer.

Aussi à «l’homme, cet inconnu » d’Alexis Carrel, il faudrait rappeler que « cet oublieux qu’est l’homme »  nie son Créateur dans la référence anormale; alors qu’il retrouve son état normal dans  la référence du bon sens.

Par suite, l’échelle des valeurs prend des significations différentes, elle est même complètement inversée,  relativement à chacune de ces deux références. C’est là un phénomène comparable à celui d’un objet qui décrit en tombant  sous l’influence de la pesanteur, des trajectoires différentes suivant qu’on l’observe à partir d’un repère fixe ou mobile.

Cette relativité de la perception des choses apparait clairement lorsque les croyants, qui ont devant eux la  Dernière, s’adressent aux oublieux qui, au contraire, la rejettent derrière eux :

 » Si on leur dit: ne faites pas de mal sur Terre, ils répondent: au contraire nous faisons du bien. En réalité ce sont eux les malfaisants mais ils ne s’en rendent pas compte. Et si on leur dit: croyez comme les gens ont cru, ils disent: croirons-nous comme ont cru les sots ? C’est eux, n’est-ce pas, qui sont les sots; mais ils ne savent pas (II, 11, 12, 13) « .

Il en est de même, quand K. Marx voit en la religion l’opium des peuples ou  quand S. Freud l’explique à son tour comme une névrose humaine dont le processus est analogue à celui des traumatismes névrotiques d’un patient et s’appuie dans sa thèse notamment sur la similitude frappante qui existe entre la vénération du père chez les sociétés primitives avec celle du Père-Dieu dans les traditions judéo-chrétiennes.

L’un et l’autre se référent à ses expériences « objectives » pour rechercher les causes profondes d’un phénomène qui, sous de multiples formes, n’a cessé de marquer l’humanité depuis ses origines: à savoir la tendance naturelle de l’homme à la croyance. Alors, chacun à sa manière, soit par le matérialisme dialectique soit par la méthode analytique, construit l’une des doctrines et l’un des modes de pensées qui seront adoptés de façon dogmatique, par plusieurs courants idéologiques et enseignés, magistralement, dans les universités : ailleurs et… chez nous !

Mais en fait tous les deux observent dans un même référentiel le développement effectif de ce même référentiel tout au long des péripéties historiques avec la nuance que, suivant l’un ou l’autre, cette observation est accentuée soit sur les contradictions sociales soit sur les mécanismes du refoulement qui sont respectivement les parties externe (les orientations inversées et donc contradictoires) et interne (domination de Nafs de corruption par refoulement de Nafs de pété) de ce même  référentiel (voir figure 1).

A travers cette optique l’égarement est, d’une part, très profond car il s’enchaine sur plusieurs époques lointaines et récentes et  d’autre part, son ampleur est telle que la pensée contemporaine dans sa grande partie, se révèle enlacée, rabaissée, ne trouvant plus d’issue à ses crises politiques ou sociologiques.

C’est bien là en fait que se trouvent les racines de ce que René Guénon appelle «la Crise du monde moderne».

Dès  lors on peut se  demander à raison qu’en est-il du devenir de la Terre et de son environnement spatial sous l’impact d’un tel égarement, et parallèlement on peut mesurer combien est grande la Miséricorde de Dieu, reflétée par l’envoi, entre-temps, de l’ultime Messager Mohammed ! ?

En effet, grâce au «Discernement  ou Le Séparateur»[1] et tels les rayons lumineux qui, pour dégager la clarté du jour, pénètrent – en les séparant – dans les fibres de l’obscurité matinale, le Messager de Dieu opère sur les âmes oublieuses la chirurgie la plus délicate et la plus bénéfique afin de faire sortir l’humanité entière de l’obscurantisme vers la lumière…

Lorsqu’on évoque le terme de religion, il faut d’une part savoir de quelle religion il s’agit? et d’autre part éviter de faire l’amalgame surtout à l’égard de la Religion agréée par Dieu: l’Islam.

Celle-ci rappelle à l’homme sa véritable nature et sa raison d’être qui consiste à adorer Dieu, l’Unique Créateur des Univers; alors que les autres religions sont caractérisées par le pluralisme des divinités qui ne possèdent aucun pouvoir et ne sont en dernière analyse, que des sublimations de noms (« vous n’adorez en dehors de Lui que des noms … »)[2]

Autrement dit, l’Islam révèle le choix fondamental entre le polythéisme obscurantiste et le monothéisme salutaire.

II l’a fait pour l’homme d’hier; il continue à le faire pour l’homme d’aujourd’hui.

Quand on établit des structures socioculturelles sur la base de considérations raciales comme l’apartheid, les oligarchies ou la « hogra », quand de nombreuses idéologies sont fondées sur la sacralisation d’une pensée humaine « étroite » ou la déification de personnes, quand on nourrit dans le gigantisme économique un culte sans répit et que la croissance indéfinie est prise pour un but suprême, quand on chante d’un côté l’éternel libéralisme et de l’autre «l’idéal libérateur», n’est-ce pas là autant de religions ayant pour cimes des divinités adoptées, pendant ce siècle, soit par des individus soit par des peuples entiers et n’est ce pas que le salut de ce siècle est encore dans cette formule : « il n’ya de Dieu que le Maître des Univers »!?.

La libération des hommes et leur épanouissement doivent-ils être recherchés sous l’ombre asservissante de ces divinités obscurantistes ou dans l’adoration de Celui qui est la Lumière des Cieux et de la Terre?!

Les conflits idéologiques, les déchirements politiques, les divisions en sectes et les crises qui envahissent l’humanité d’aujourd’hui n’ont-elles pas pour cause profonde et commune la multiplicité des dieux dans le sens précédent, et par conséquent le salut, voire l’unité des peuples et des individus ne sont-ils pas dans l’unicité de l’Unique Maître des Univers !?

Ce siècle où la célérité est dominante, comme dans !a course aux armements,  la frénésie de la consommation et le culte de l’expansion; où le tourbillon des transformations rapides des sociétés crée des tensions psychologiques, voire des guerres et développe dans son sillage des anomalies terrifiantes ; ce siècle qui engendre: « … la colère, l’abondance et l’oubli. L’oubli surtout »[3]; où les fils d’Adam se livrent à des batailles fratricides sur terre et dans l’air et où, enfin, les divergences se creusent en s’approfondissant sous l’effet de l’éparpillement des divinités; peut-il, ce siècle, trouver le salut ailleurs que dans la religion optimale: L’ISLAM ?.

Tomber dans les extrêmes ou se relever par le juste milieu: c’est là une alternative inévitable que pose la logique de la chute ou l’optimum.

A travers cette logique, l’homme est ou bien rabaissé  à la sublimation des divinités illusoires ou bien élevé a l’adoration du Maître des Univers qui, Lui, est réellement le Plus-Haut et le Meilleur.

Les illustrations les plus marquantes de ces deux tendances sont données par l’inclinaison vers la Terre d’un côté et le redressement de l’autre (voir figure 1).

Souvenons nous, car : « Ceci n’est qu’un rappel, pour les mondes, pour celui d’entre vous qui veut se tenir droit. Vous ne pouvez pas vouloir, cependant à moins que Dieu veuille, le Seigneur des mondes » (LXXX1; 27,29).

 



[1]  C’est l’un des noms attribués au Saint Coran: El Forkane

[2]  S:12 , V: 40

[3] Alvin Toffler: le Choc du Futur