Évocations

ILYA DIX ANS DISPARAISSAIT BENYOUCEF BENKHEDDA /Messaoud BOUDJNOUN

BENKHEDDA     Témoignage sur un Homme de Foi, de sagesse, nourri à la  Source du nationalisme algérien et éduqué selon les saines et hautes  valeurs de la morale humaine. Je connaissais l’Homme de réputation pour avoir tellement lu sur la Révolution algérienne des ouvrages qu’on ne pouvait pas se procurer à l’époque du Parti et de la pensée uniques, mais que l’on arrivait à dénicher et à se passer sous le manteau, la propagande officielle de l’époque proclamant qu’il n’y avait pas d’Héros et d’historiques de la Révolution algérienne et que le peuple algérien est le seul Héros.

Je savais qu’il était très respecté par le peuple, notamment l’ancienne génération qui avait vécu la Révolution et la terrible guerre fratricide entre les wilayas au lendemain de l’indépendance et qui lui était reconnaissante pour avoir évité au pays une guerre civile sanglante, une «congolisation» ou une «somalisation» actuelle, tellement le camp de Oudjda et l’armée des frontières qui le soutenait étaient décidés à prendre le pouvoir quoi qu’il en coûtait.

 

                             BENKHEDDA, FERHAT ABBAS…

 

Il était comme un mythe pour moi, à l’instar des Larbi Ben Mhidi, Didouche Mourad, Mohammed Boudiaf, Ferhat Abbas, Krim Belkacem, Hocine Lahouel, Ahmed Bouda, Lamine Debbaghine et tant d’autres illustres personnages qui ont façonné l’histoire contemporaine de l’Algérie.  Je ne pensais pas le rencontrer un jour, sachant combien il était périlleux pour des Algériens d’aller rendre visite à un homme politique ou un dirigeant historique à fortiori opposant au pouvoir socialiste de l’époque.

N’oublions pas ce qui est arrivé à ces illustres dirigeants de la Révolution que sont Ben Khedda, Ferhat Abbas, Lahouel et cheikh Kheireddine lorsqu’ils ont publié un communiqué commun en 1976, critiquant la politique suivie par le régime sur le plan national et international. Il a fallu le « Printemps algérien » d’octobre 88 pour que ce qui était impossible devienne possible. Comme beaucoup de jeunes algériens séduits par l’ouverture politique, je voulais activer dans une des « Associations à caractère politique » comme les appelait la Constitution de 1989 qui sortaient comme des champignons au point d’atteindre le nombre de soixante.

Il y avait de toutes les tendances : des nationalistes, des berbéristes, des libéraux, des communistes, voire des trotskistes et des islamistes. Avec un groupe de mes amis aux sympathies islamistes, nous avons décidé d’aller voir le cheikh Ahmed Sahnoun, le «Père spirituel» de la Mouvance islamiste, Homme sage et respecté par toutes les tendances islamistes, pour lui demander conseil quant au Parti islamiste qu’il pourrait nous recommander.

Nous qui attendions à ce que le cheikh nous recommande d’aller adhérer au FIS, au HAMAS ou à ENNAHDA, voilà qu’il nous recommanda de prendre contact avec Benyoucef Benkhedda qui serait sur le point de créer un parti islamo-nationaliste. L’homme, nous dit-il, est connu pour son intégrité, sa piété et son nationalisme. Le parti qu’il va créer, ajouta-t-il, vous conviendra car il fait la synthèse entre nationalisme et Islam.

Quelques jours après nous étions en face du Président Benkhedda, dans sa maison de Hydra. L’Homme avait un air doux et timide qui vous mettait tout de suite à l’aise. Dés les présentations, il m’a demandé si c’était moi qui écrivait dans la revue « Révolution africaine ». J’ai répondu par l’affirmative. Profitant, en effet, de l’ouverture politique et, partant, médiatique qui a accompagné les événements d’octobre, j’intervenais régulièrement dans la défunte revue du FLN pour répondre à des articles écrits sous la plume de communistes ou pour infirmer des allégations et des préjugés visant l’Islam.

Après de longues discussions sur la situation du pays et les perspectives offertes au Mouvement islamiste pour intégrer le champ politique, le Président Benkhedda nous a informés du lancement imminent du Mouvement « El-Oumma » créé avec un groupe d’anciens militants nationalistes, notamment du PPA-MTLD. Quelques jours après, le défunt m’appela chez moi pour m’informer de la date et du lieu du Congrès constitutif du Mouvement El-Oumma. Le jour « J » fut historique pour moi. Moi le jeune de trente ans, sans aucune expérience politique, je me retrouvais avec des vieux routiers de la politique et du nationalisme comme Benkhedda, Lahouel, Kiouane, Bouda, Brahim Chergui, Abderrahmane Benhmida, Sid Ali Abdelhamid, Zine El-Abidine Moundji, Tahar Gaid…Le Mouvement El-Oumma venait de voir le jour. Il avait pour but de faire la symbiose entre les principes de l’Islam et l’idéal du nationalisme, ce qu’au demeurant avait voulu concrétiser la déclaration du 1er Novembre, en disant vouloir restaurer l’Etat algérien démocratique et social dans le cadre des Principes de l’Islam.

Le Mouvement avait connu dés son lancement un engouement parmi les intellectuels, notamment la jeunesse, en raison de l’aura de son président en l’occurrence Benkhedda et de son Programme riche et attrayant qui réconciliait Islam et nationalisme, que certains esprits malveillants ont voulu rendre antinomiques et antagonistes. Malheureusement, la conjoncture de l’époque n’a pas permis au Mouvement El-Oumma d’activer dans un champ politique qui soit sain et transparent où seules les idées conjuguées aux Programmes devaient trancher et arbitrer entre les Partis et séduire les électeurs.

 

Le Mouvement El-Oumma fut victime d’une part du pouvoir de l’époque qui édicta des lois interdisant toute référence à la religion, à la langue et à l’identité et, d’autre part, de l’esprit totalitaire de certains partis islamistes qui ne croyaient pas en le pluralisme politique. Je me souviens très bien du jour où le président Ben Khedda fut interpellé au cours d’une Conférence à la salle des fêtes du stade municipal d’El-Anassers par un militant du FIS, de surcroit président d’une APC (de Baraki) qui lui demanda pourquoi il a créé son Mouvement alors qu’il pouvait intégrer le FIS. Benkhedda, le vieux routier de la politique et du nationalisme intégrer le FIS et se mettre sous la responsabilité de jeunes qui n’avaient pas l’âge de son parcours politique ?

 

                      IL A VOULU ETEINDRE LA «FITNA»

 

C’est donc à son corps défendant que le défunt a fait part aux Membres du Bureau exécutif dont je faisais partie la proposition de dissoudre le Mouvement. Il n’y avait plus d’activité politique saine et transparente à faire. J’avais mal accepté cette dissolution, mais l’avenir donnera raison au défunt. L’intolérance, le totalitarisme et la violence contre lesquels le Mouvement El-Oumma et son Président Benkhedda ne cessaient de mettre en garde, vont devenir le lot quotidien des Algériens pendant des années. Je me souviens qu’en juin 1991, alors que les affrontements entre forces de l’ordre et manifestants du FIS faisaient rage à Alger, le défunt Benkhedda m’a appelé pour aller avec lui à la radio Chaîne III lancer un Appel à l’arrêt de la répression et au calme. Il était accompagné de son vieux compagnon de lutte Abderrahmane Kiouane. Hélas, comme en 1962, l’Appel n’a pas été écouté, et finalement, la spirale de la violence l’a emporté malheureusement sur la raison. Ne pouvant plus activer sur le champ politique en tant que président d’un Mouvement légal, Benkhedda n’a pas renoncé pour autant à la politique. Il suivait de près la situation du pays et il nous arrivait de passer des heures chez lui à parler de la conjoncture politique et des perspectives de sortie de la crise dans laquelle le pays avait sombré. Il avait formé avec le cheikh Sahnoun, avec son compagnon Abderrahmane Kiouane, avec le Dr. Ahmed Taleb El-Ibrahimi, le regretté Abdelhamid Mehri et d’autres militants et politiciens, un Comité pour la libération des prisonniers politiques, premier pas vers le dialogue et la réconciliation entre le pouvoir et le FIS.

Je me souviens des nombreuses fois où je l’ai emmené dans mon  «vieux tacot» chez le regretté cheikh Ahmed Sahnoun,  puis le commandant Lakhdar Bouregaa, Abderrahmane Kiouane et chez d’autres anciens militants et personnalités morales influentes. D’un grand courage intellectuel, il n’avait pas hésité à monter au créneau pour défendre la mémoire de son ancien compagnon dans la Révolution et la clandestinité, Abbane Ramdane, lorsque ce dernier fut presque accusé de félonie et de trahison par de hauts responsables politiques comme les défunts Ben Bella, Ali Kafi et autres.

 

Sa modestie, son humilité et sa sincérité étaient rares chez les hommes politiques, surtout ceux qui ont eu l’occasion d’assumer de hautes responsabilités politiques. En 1990, à l’Emission « Face à la presse » de la Télévision algérienne, Benyoucef Bebkhadda a eu le Courage de demander pardon à Dieu et au peuple algérien pour avoir opté (avec les autres dirigeants algériens) pour le socialisme et la pensée unique, lors du Congrès de Tripoli en 1962. La demande de pardon en question avait à l’époque ému tout le peuple algérien.

 

                  IL REFUSA UNE VALISE PLEINE D’ARGENT

 

En effet, pour une fois, un haut responsable politique algérien a le courage et la sincérité de reconnaître s’être trompé. Il fallait le faire. La reconnaissance des erreurs commises n’est pas le propre de nos politiciens, loin s’en faut, mais elle est «propre aux Grands Hommes» et Benyoucef Benkhedda le fut grandement et indiscutablement ; comme peuvent le témoigner tous ceux qui l’ont connu. Combien de fois je l’ai rencontré dans les rues de Hydra, vêtu d’une kachabia, allant ou revenant de la mosquée ou allant chercher du pain chez la boulangerie du coin. Son honnêteté et son intégrité n’étaient pas du reste. Je me souviens qu’un jour il nous a raconté qu’après la levée de sa résidence surveillée en 1980, le Président Chadli lui a envoyé l’ex- Directeur Général de la Sureté nationale Hadi El-Khediri avec une mallette pleine d’argent pour le dédommager des pertes occasionnées à sa pharmacie fermée par le pouvoir après sa mise en résidence surveillée en 1976.

Il avait demandé, nous a-t-il dit, à l’émissaire du Pouvoir de remercier le Président Chadli pour sa sollicitude, mais tout ce qu’il voulait, c’était récupérer sa pharmacie, sa seule source de revenus. Quelques jours avant sa mort, ayant appris qu’il était malade, je suis parti lui rendre visite avec mon ami le Dr. Hamza Benaissa mais nous n’avons pas pu le voir, étant presque inconscient. Quelques jours après, le 4 février 2003, la nouvelle de sa décès nous parvint.

Il est mort sereinement dans son lit, l’âme en paix et l’esprit serein. Le jour de son enterrement, il y avait foule des grands jours, tant le défunt était apprécié et respecté. Il fut enterré dans la modestie et l’humilité, comme il avait vécu, parmi le peuple, sans aucun faste ni cérémonie solennelle. Lorsque la décision fut prise de donner son nom à la Faculté centrale, nous avons applaudi à cette initiative et sommes allés assister à la cérémonie de baptisation où il y avait grand monde. C’était rendre justice à ce Grand Homme qui avait tout donné à l’Algérie sans rien recevoir en retour.

Malheureusement, quelques années après une autre décision est venue remettre en cause cette baptisation et le nom de l’illustre homme a été enlevé du fronton de la Fac centrale. Le nom d’un homme aussi prestigieux que Benkhedda ne mérite-t-il pas de figurer sur le fronton d’un grand Boulevard, d’une grande Université ou d’un grand Hôpital, sachant que le défunt était aussi un pharmacien ?

Toutefois, je saisis cette occasion pour remercier du fond du cœur les Personnalités de la ville de Berrouaghia, et particulièrement les Hommes qui ont pris l’initiative d’attribuer le nom du Président Youcef BENKHEDDA à l’Hôpital de Berrouaghia, sa ville natale.

Quoi qu’il en soit, au vu de son parcours ici-bas, nous pouvons espérer incha’Allah, qu’il sera dans l’Au-delà avec les Prophètes, les Véridiques, les Martyrs et les Vertueux. Quelle belle Compagnie que la leur !

                                                                                                 M.B.

. Journaliste, Ecrivain, Traducteur