Études et analyses

SOCIETE ET INDIVIDU /Mahi TABET AOUL

  MAHI             INERTIE ET DYNAMIQUE DES VALEURS 

 

On ne peut se poser d’emblée la question de savoir si l’individu fait la société ou si la société fait l’individu ?

Qui est responsable de l’un de l’autre ?

La société n’est-elle pas le reflet de l’individu et inversement?

La société dans laquelle nous vivons, est-elle le résultat du hasard ou celui de nos propres actions ?

En réalité, n’avons-nous pas que la société que l’on mérite, parce que nous l’avons voulue ainsi, de par nos attitudes et comportements, à titre individuel, au fil des années, chacun à son niveau, consciemment ou non ? N’avions-nous pas eu suffisamment de perspicacité pour faire, en temps voulu, le nécessaire discernement entre la raison et la déraison, le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le devoir et le droit, le bien personnel et le bien collectif, le laisser-aller et la responsabilité?

 

Il apparaît clair qu’au départ, c’est la somme des individus qui vont constituer physiquement la société et développer des attitudes et des normes qui vont l’organiser et la réglementer selon leurs propres valeurs. Très souvent, ces attitudes et ces normes ne sont pas formalisées sur le plan légal et deviennent des coutumes ou traditions que les individus se trouvent, malgré eux, contraints de suivre, même si parfois, elles n’ont aucune assise logique ou morale.

 

Cette société va alors se caractériser par des comportements individuels et collectifs qui vont s’avérer bons ou mauvais. Une fois formée, cette société, de par sa grande inertie (habitudes, mode de gouvernance, lois) va dicter la conduite de l’individu qui, alors, n’arrivera plus à agir ou à peser sensiblement sur elle. Ainsi, il ne pourra pas facilement infléchir, de manière ou d’une autre, le cours et l’évolution de cette société.

Si ses valeurs sont bonnes et adaptées, cette société va alors connaître un développement et un rayonnement par la qualité et les conditions de vie qui prévalent en son sein. Dans ce cas, les citoyens sont surement et majoritairement conscients de la primauté de leurs devoirs envers la société sur leurs droits personnels. Cette société idéale va alors se caractériser par la qualité de sa production et sa productivité grâce à la motivation de ses citoyens. Elle va alors connaître un épanouissement culturel, scientifique, industriel, technologique, économique…). En un mot, cette société va créer de la civilisation.

 

               MISSION HUMAINE OU ANIMALE ?

 

Si ses valeurs, sont rétrogrades et inadaptées, cette société va engendrer un déséquilibre (non respect des normes et des règles, prévalence de l’individualisme qui pousse à acquérir des droits sans pour autant remplir les devoirs envers la société). Ce qui va engendrer des maux sociaux et miner le tissu social par le développement de la loi du plus fort entraînant le désordre et parfois même le chaos. La société perdra ainsi ses repères et les liens qui permettent à ses membres de vivre en paix et en sécurité. En un mot, cette société malade va secréter les ingrédients de l’inculture et de la décadence.

 

C’est ce que vivent, aujourd’hui, les sociétés dites musulmanes. Même si elles sont riches en ressources, nombreuses en personnes et même possédant beaucoup d’atouts stratégiques, ces sociétés n’arrivent pas à assurer leur autonomie alimentaire, économique ou scientifique. Elles se trouvent totalement dépendantes de l’étranger, qui profite de cette faiblesse pour leur imposer ses conditions et son diktat. Dans une société rétrograde et décadente, l’homme conscient et rationnel se trouve devant un vrai dilemme :

– Soit abdiquer devant des règles, souvent incohérentes, injustes et sans fondement, que lui impose la société. Il va alors faire semblant de s’y plier et dépenser toute son intelligence et son énergie pour contourner les contraintes inhibitrices objet de sa frustration. Son seul et unique objectif est de trouver sa place au sein de cette société désorganisée afin d’assurer sa survie et sa propre sécurité. Dans une société injuste et pourrie, nul n’est à l’abri des manœuvres et des vengeances de ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir. Dans ce cas, l’homme se trouve détourné de sa mission humaine pour agir de façon animale, même si parfois, il dénonce par acquis de sa conscience, la décadence sociale en famille ou dans des cercles restreints.

– Soit de refuser de plier aux faits accomplis et à l’inertie sociale, pour s’engager dans un combat en renonçant à son individualisme et en mettant son potentiel personnel au service du renouveau de sa société. En parcourant l’histoire, on se rappelle la fameuse prière du géographe musulman El Idrissi, qui date du 12ième de notre ère et qui avait déjà formulé la responsabilité sociale du musulman, à travers sa prière de tous les jours. Chaque matin, il demandait à Dieu trois choses : 1. De la patience pour supporter les choses qu’il ne peut pas changer. 2. La force de changer ce qu’il peut changer et 3. La sagesse pour discerner entre ce qu’il peut changer et ce qu’il ne peut pas changer.

 

LA CULTURE ET LES VALEURS

 

Chaque individu, de par son savoir, ses connaissances et son expérience, peut communiquer et transmettre son capital acquis à ses semblables en les sensibilisant, instruisant, élargissant leur champ de perception et en renforçant le cadre de référence de leurs valeurs communes. Ce qui aurait pour effet de diffuser les sources de culture et de savoir qui permettront à l’individu de sortir de sa léthargie et de prendre conscience de lui-même et de son rôle et de valoriser ses propres capacités pour se motiver et reconstruire les liens sociaux.

L’amorce du changement commence par l’individu qui va alors être le moteur du changement social. Une fois qu’on développe une compréhension mutuelle, on arrive à percevoir les fondements des intérêts communs et à envisager des actions solidaires. On ne peut changer notre situation actuelle qu’à travers l’élaboration et la mise en œuvre de projets communs d’action. Ces projets ne peuvent voir le jour et réussir que si les gens ont acquis la conviction et la motivation pour mener des initiatives en les intériorisant au plan collectif et non pas seulement au niveau individuel.

 

La culture est indispensable pour définir les valeurs qui doivent imprégner la société que nous voulons construire. En faisant un bref rappel du passé qui n’est pas si lointain, celui de l’oppression coloniale avant l’indépendance, la société Algérienne n’avait jamais abdiqué ou accepté sa défaite par la horde coloniale. Elle a gardé intactes ses valeurs culturelles authentiques qui sont restées ancrées au fin fond d’elle-même. Quelque soit son lieu géographique, l’Algérien avait su garder un comportement digne, hérité de ses parents et grands- parents qui ont su conserver sa langue, sa religion, en y puisant dans leurs racines historiques. Ce qui explique le capital culturel qui a permis de réunir et d’entretenir la force morale à l’origine de sa résistance historique et permanente à l’occupation Française.

 

Cette résistance n’avait jamais cessé depuis le premier jour de l’invasion du pays. Aujourd’hui, par la faute de l’usurpation des fruits de l’indépendance, par une horde assoiffée de pouvoir, nos valeurs ont été bradées et gravement affectées par l’incompétence et le déviationnisme de nos gouvernants, aidés en cela par un Occident toujours prêt à reprendre sa revanche que ses propres armes n’ont jamais pu lui offrir par le passé. En moins de 50 ans, nos valeurs ont subi plus d’érosion, de dilution et de destruction que durant plus de 132 ans de colonisation.

 

Une société n’est forte et solidaire que par ses individus eux-mêmes qui doivent se montrer conscients et responsables connaissant chacun son rôle respectif au sein de la communauté. La force d’une société se mesure à l’image d’une chaîne solide qui n’est forte que par les maillons qui la composent et qui doivent être aussi forts. Que dire alors de la chaîne qui n’a que des maillons faibles ? C’est à vrai dire la qualité du maillon qui détermine la qualité de la chaîne. Il faut faire prévaloir le devoir sur les droits. Ce devoir ne doit pas être un simple slogan creux, mais avoir son prolongement concret sur le terrain. En fait, c’est le devoir qui crée le droit et non pas le droit qui crée le devoir « , affirmait pour sa part Blaise Pascal.


Chacun d’entre nous, doit assumer sa propre et lourde responsabilité dans ce qui advient de notre société actuelle. En dehors, des institutions officielles qui sont loin de jouer leur rôle, il appartient à chacun de nous d’agir aujourd’hui plus que jamais à son niveau personnel, par devoir de simple citoyen, avant tout. Avec ses propres capacités et moyens, même des plus ordinaires, dans le respect de l’intérêt collectif.

Feu Malek Bennabi préconisait, déjà en son temps, pour chaque citoyen, la demi-heure quotidienne du devoir, à mettre au service exclusif de ses concitoyens. On imagine facilement les millions d’heures dégagées chaque jour, à consacrer au redressement tant rêvé de notre société, chacun dans son domaine particulier, et sur tous les plans (éducatif, social, culturel, sportif, économique, scientifique, civique, hygiène et sécurité, … religieux …)

 

En d’autres temps également, J. F. Kennedy, ancien Président des Etats Unis, interpelait ses concitoyens, dans son discours inaugural de son investiture, les invitant  » à se poser la question de ce qu’ils doivent faire pour l’Amérique et non ce que l’Amérique doit faire pour eux « . Tout un programme en effet d’engagement et d’implication de la part des citoyens au sein de Projets de grande envergure devant profiter à l’ensemble des membres de la Communauté.
Feu Malek Bennabi affirmait encore de son côté :  » Faire travailler tous les bras pour faire nourrir toutes les bouches « . Toute une stratégie profonde et lucide qui mérite d’être prise en considération. En fait de nouvelles habitudes sont à prendre, radicalement différentes de celles qui nous mènent irrémédiablement à notre perte.
Il convient de reconnaitre en définitif que rien n’est dû au hasard. On n’obtient rien sans rien, car rien ne tombe du ciel, si ce n’est de la pluie. On doit consentir des efforts constants et renouvelés, chaque fois davantage. On doit effacer à jamais notre image d’assistés impénitents, que nous sommes devenus, habitués complaisamment, à tendre la main toute honte bue ! Où est partie notre dignité et qu’est-il advenu de notre « nif » légendaire ?

En somme et pour finir, on a le devoir de reconnaitre que notre responsabilité, à titre personnel, est pleinement engagée pour n’avoir pas pu réagir déjà à temps et pour avoir été complaisant sinon complice de notre décadence et de notre course vers l’enfer, d’une manière ou d’une autre, sciemment ou inconsciemment.

C’est tard pour réparer les dégâts occasionnés, c’est même très tard, mais ce n’est jamais trop tard. L’espoir est toujours permis. Les potentialités existent. A nous de nous redresser et de reprendre le chemin de notre résurrection pour reprendre le flambeau du développement, afin d’assurer le bonheur pour tous et pour préparer les meilleurs conditions pour le développement durable des générations à venir.

                                                                                       M.T.A.