Interview

Abdelaziz CHAAMBI PRESIDENT DE LA COORDINATION CONTRE LE RACISME ET L’ILAMOPHOBIE/INTERVIEW

chaambiInterview réalisée par le Docteur Youssef Girard.

Militant engagé depuis plus de trente ans au sein d’Organisations musulmanes et d’Associations promouvant une alternative sociale, Abdelaziz Chaambi est fondateur et président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI). Son engagement l’a amené à travailler depuis plus de dix au sein du Mouvement altermondialiste qui se propose de lutter pour un monde plus juste.

Abdelaziz CHAAMBI au Jeune Musulman :

«LE COLONIALISME OCCIDENTAL EST

LA SOURCE DE LA TRAGEDIE PALESTINIENNE»

Le Jeune Musulman :

 Vous venez de participer au Forum Social Mondial (FSM) qui s’est déroulé à Tunis du 26 au 30 mars 2013. Pourtant, la participation d’acteurs musulmans à ces grandes manifestations altermondialistes n’a jamais été évidente. Dans le cadre de la préparation de ce Forum, vous dénonciez, dans une tribune publiée au mois de décembre 2012, la volonté de certains d’écarter les acteurs musulmans du Forum. Pouvez-vous revenir sur l’histoire complexe de la participation musulmane au FSM?

Abdelaziz Chaambi : En effet, les Associations et acteurs musulmans ont eu des difficultés évidentes à participer à la dynamique des Forums Sociaux. Nous avions dépensé une énergie considérable pour participer au Forum Social Européen (FSE) en 2003. Notre inscription et notre participation n’étaient pas désirées par un certain nombre d’acteurs appartenant au mouvement social dans lequel nous étions pourtant engagés depuis des décennies, à travers nos mobilisations et nos actions dans les quartiers populaires. C’est donc au forceps que nous avions pu imposer deux membres de nos Réseaux dans le comité de préparation du Forum Social Européen qui s’est déroulé à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. Dans ce cadre, nous avions participé à une dizaine d’Ateliers ou Conférences.

Puis le Forum de Londres l’année suivante a été source de polémiques sur la présence de musulmans et du savant Youssouf Al-Qaradawi invité par le maire de Londres de l’époque, Ken Livingstone. Un chercheur universitaire anglais nommé Peace Tim a assez bien relaté les relations particulières existantes entre les Musulmans et les altermondialistes.

J’ai moi-même participé à plusieurs forums sociaux maghrébins. Dès la première rencontre, j’avais soulevé le problème de l’absence des acteurs musulmans. Avec un acteur libanais proche du Hezbollah, nous avions interpellé les organisateurs du Forum  Maghrébin de Bouznika au Maroc sur la nécessité d’ouvrir le Forum aux acteurs musulmans du Maroc. Nous avions également défendu l’idée qu’il fallait ouvrir les forums sociaux maghrébins sur le monde arabe pour inclure la question palestinienne et la question irakienne. Nous avions alors subi une véritable agression de la part de certains extrémistes laïcs tunisiens, entre autres, qui ne voulaient pas entendre parler de notre présence et de nos thématiques. Pourtant quelques années après on verra cette suggestion reprise et elle permettra la création du Forum Social Machrek-Maghreb.

Grâce à l’acharnement de quelques acteurs, convaincus comme moi-même de la nécessité d’établir des ponts et des liens avec l’ensemble de la société civile au-delà des idéologies et des appartenances religieuses ou philosophiques, nous avons maintenu un lien avec ces dynamiques qui nous a permis d’être présents, par la suite, même symboliquement à toutes les manifestations altermondialistes.

– Si la Gauche coloniale et la « gauche colonisée » perçoivent d’un mauvais œil la participation musulmane au FSM, nombre d’acteurs musulmans, intellectuels, associations ou partis politiques, restent très réticents, pour ne par dire hostiles, aux thèses altermondialistes.  Comment expliquez-vous le tropisme libéral de nombre d’acteurs musulmans qui préfèrent Davos à Porto Alegre?

Il est vrai que depuis les indépendances des pays arabo-musulmans, nous n’avons pas vu émerger de dynamique révolutionnaire capable de changer le rapport de force avec les instances de Bretton Wood, ni de sortir du cadre imposé par les nouveaux maitres du monde. Certains dirigeants de ces pays ont tenté de relever des défis historiques en nationalisant leur pétrole ou le canal de Suez. Mais globalement leur politique économique a été soumise aux injonctions du nouveau colonialisme du FMI, de la Banque Mondiale et des trusts financiers. Afin de faire avaler la pilule à leurs peuples, ils ont instauré des dictatures implacables, y compris dans les pays à forte rente pétrolière, et pour ce faire, ils se sont appuyés sur une interprétation religieuse sur mesure édifiée par les « Oulémas du Sultan », comme on les désigne familièrement.

C’est ainsi qu’au lieu d’améliorer le sort de leurs populations et d’élever leur niveau de vie, d’instruction et de conscientisation politique afin d’en faire des résistants à l’ordre mondial néolibéral, ils les ont asservis à cet ordre injuste moyennant le clientélisme et la répression aveugle et sanguinaire. Au lieu d’offrir au monde, en crise de sens et de valeurs, une alternative basée sur nos référentiels religieux imbibés de justice sociale et d’égalité, ils ont mis une chape de plomb sur la puissance créatrice des peuples.

– Qu’est-ce que les Musulmans peuvent apporter de particulier aux Mouvements altermondialistes?

Les Musulmans diffèrent selon leur lecture des textes, du contexte, de leur inféodation et leur aliénation à leurs dirigeants ou à leurs savants dont la plupart sont adeptes du Forum de Davos plutôt que de Porto Alegre. Toutefois, il existe une catégorie de Musulmans que je qualifierai de Résistants face à toutes les formes d’injustice. Ces Musulmans tentent de rester fidèles à l’esprit du message de l’Islam. Ils peuvent apporter beaucoup et pas seulement dans les Forums Sociaux. Encore faut-il qu’ils aient une bonne compréhension de ce message et de ses finalités ; le Prophète (QSSSL) de l’Islam nous a dit : « Celui auquel Allah veut du bien, Il lui accorde la compréhension de la religion »[1].

 Au moment où l’argent et la force ont remplacé Dieu et l’Homme dans la gestion de ce monde, au moment où chacun réalise que nous courrons à notre perte, nous devons redonner du sens à notre existence. Les Musulmans doivent proposer, avec d’autres, une alternative pour sauver ce monde et le préserver pour les générations futures.

Un autre aspect, et non des moindres, de la présence des Musulmans dans ces espaces, c’est de changer le regard porté sur les Musulmans par la gauche, l’extrême gauche et les altermondialistes de manière générale. Une grande partie de ces militants et leurs organisations considèrent que les Musulmans n’ont pas leur place car ils seraient tous réactionnaires, conservateurs, rétrogrades et adeptes du libéralisme économique. La très grande majorité des peuples musulmans est pauvre et aspire légitimement au partage des richesses, à la lutte contre la misère, l’analphabétisme, l’exploitation et les injustices sous toutes leurs formes. De ce fait, les peuples musulmans sont eux-mêmes altermondialistes, sauf que leurs paroles sont étouffées par les dictateurs et par l’Occident qui les essentialisent en les assimilant à l’extrémisme et au terrorisme dès qu’ils réclament justice.

– Et inversement, qu’est ce que le Mouvement altermondialiste peut apporter aux Musulmans?

: Ce que le Mouvement altermondialiste peut apporter aux Musulmans, c’est une solidarité effective dans leurs combats nobles pour retrouver leur dignité et des conditions décentes de vie. Associer les Musulmans aux préparations de ces forums et aux actions, et mobilisations le reste du temps, est salutaire pour nous tous. Comment peut-on concevoir un Forum Social Mondial en Tunisie sans associer à tous les niveaux  les Musulmans dont leurs représentants sont aux commandes comme dans d’autres pays ?

Pourtant, cela ne s’est pas produit à notre grand regret. Les Musulmans ne sont pas habitués à cette culture et ces mobilisations altermondialistes. Ils n’ont pas saisi les enjeux. D’autre part, des courants extrémistes laïcs ont tout fait pour fermer les portes du FSM aux Musulmans.

Le Mouvement altermondialiste avec sa diversité peut aider les Musulmans à renouer avec leurs propres sources religieuses, en dépassant le stade de la charité et des «Sadaqas» que l’on fait pour soulager la misère des gens. Bien implanté dans les forums avec un grand nombre d’acteurs de la société civile sud-américaine, le courant chrétien de la Théologie de la libération peut servir d’exemple pour impulser un autre regard et un autre rapport aux pauvres et aux pouvoirs despotiques multiformes dans les pays musulmans.

– A l’occasion de la journée de la terre, le 30 mars, le FSM s’est terminé par une manifestation en soutien au peuple palestinien victime de la colonisation sioniste. En quoi, la cause palestinienne doit-elle être un élément central de la construction d’un autre monde?

Le FSM avait programmé ses travaux  de façon à ce que la fin coïncide avec la journée de la terre pour manifester notre solidarité avec le peuple palestinien. Nous nous en réjouissons. Plusieurs dizaines d’ateliers et d’activités ont traité de la question palestinienne. Une grande sympathie et une solidarité envers le peuple palestinien s’expriment à chacun des rassemblements altermondialistes. Il y a même eu un Forum Social Mondial consacré à la cause palestinienne en Novembre 2012 à Porto Alegre au Brésil.  Malgré la tiédeur des revendications et des mots d’ordre qui ne vont pas aussi loin que le souhaiteraient les peuples arabo-musulmans – libération de la Palestine historique, soutien à la Résistance et droit au retour des réfugiés –, nous considérons que c’est un acquis à préserver et à encourager.

La cause palestinienne est centrale dans la lutte altermondialiste car elle symbolise et cristallise plusieurs aspects de la domination des plus forts et de la mondialisation ultralibérale. Bâti sur l’esclavagisme, l’extermination,  l’oppression des peuples, le colonialisme et le pillage de la planète pour ses seuls intérêts, l’impérialisme occidental a décidé de confisquer la terre des Palestiniens et de l’attribuer à un peuple qu’il a persécuté et qu’il a ensuite érigé en gendarme dans la région pour surveiller et défendre  les intérêts occidentaux. L’idéologie sioniste qui colonise la Palestine est une forme de racisme. Elle est en totale opposition avec l’esprit des Forums altermondialistes et de la Charte de Porto Alegre.

Lutter contre le sionisme, à l’image de ce que nous avons fait avec l’Apartheid en Afrique du Sud, est une mission d’intérêt public mondial car il est une source de malheurs dans la région et au-delà, avec son occupation, son expansionnisme, ses pillages , ses guerres et ses violences contre un peuple colonisé et emprisonné chez lui et réduit à vivre dans des bantoustans ou dans une prison à ciel ouvert comme à Gaza.

– Finalement, quel bilan tirez-vous du FSM de Tunis?

Nous pouvons nous réjouir que le FSM de Tunis se soit bien déroulé même si ses moyens et ses effets sont avant tout d’ordre symbolique. Le FSM relève d’abord de la culture militante et politique au sens noble du terme. Malgré le millier d’Ateliers et d’activités organisées, son effet restera très symbolique. Devant les forces en jeu dans la mondialisation, c’est le pot de terre contre le pot de fer ; à moins que les peuples se soulèvent et donnent sens à cet espoir ou à cette utopie d’un monde meilleur.

Le fait que ce Forum soit le premier à se dérouler dans un pays arabe et dans un contexte postrévolutionnaire est en soi une réussite car les tensions entre islamistes et laïcs restent très fortes. Nous avons tout mis en œuvre pour que les Mouvements et Associations  d’obédience musulmane participent à ce rassemblement et pas seulement pour la symbolique, mais parce que des centaines d’entre elles sont actives dans les régions défavorisées et dans les quartiers populaires.

Nous pouvons regretter néanmoins deux points : le premier étant que les islamistes tunisiens ne se soient pas investis davantage en amont dans la préparation de ce Forum. Il est vrai que personne ne les a invités à part quelques militants minoritaires comme moi.

Le deuxième point que je considère comme négatif, c’est la politisation de ce Rassemblement par des acteurs d’extrême gauche ou laïcards qui se sont promenés le long des stands avec des mégaphones pour crier des slogans anti-Ennahda et antimusulmans ; ce qui s’est d’ailleurs reproduit lors de la manifestation pro-palestinienne de la part de manifestants et du Service d’ordre. Cela a failli dégénérer en agression violente contre des manifestants islamistes qui s’étaient positionnés en tête de cortège à mi-chemin de la manifestation. Nous avons assisté et filmé des scènes violentes face auxquelles des responsables comme Abderrahmen Hedhili ont tout fait pour s’opposer et désamorcer la tension.

                                                                                                               Y.G.

 



[1] Rapporté par Boukhari et Mouslin.