Études et analyses

L’AFFAIRE MERAH ET LA MÉMOIRE COLONIALE /Sadek Sellam

sadek dellamLes premières rencontres commémoratives des tueries du 8 mai 1945 dans le Constantinois ont commencé en 1999 à Rennes à la suite de l’inauguration par la municipalité du square de Sétif, situé près de la place d’Ouradour-sur-Glane. Cette commémoration réunit dans le même recueillement des Algériens de France de toutes générations- et persuadés que la mise au point de la relation à la mémoire coloniale est un préalable à l’intégration dans l’apaisement-, et des anciens combattants français d’Algérie convaincus des dangers de l’amnésie, réelle ou simulée.

Les appréhensions de certains hommes politiques locaux craignant des retombées électorales néfastes  de ces commémorations furent en partie dissipées quand un sondage a révélé que 56% des Français interrogés étaient favorables à une reconnaissance officielle des crimes coloniaux. Le 8 mai 2004, l’ambassadeur de France en Algérie se rendait à Sétif pour qualifier d’ « inexcusable » la « tragédie » de 1945. C’était dans le cadre des préparatifs du traité d’amitié entre la France et l’Algérie dont la ratification a été compromise par la fameuse loi du 23 février 2005 vantant imprudemment les « aspects positifs de la colonisation ».

                                                  LES PLUMES COMPAISANTES  

                                                  MAQUILLENT LES GENOCIDES

L’optimisme excessif des députés férus d’histoire coloniale a été tempéré par les travaux de l’historien Jean-Louis Planche qui, dans « Sétif 1945. Histoire d’un massacre annoncé » (Perrin, 2006), évalue à au moins 30000 le nombre de victimes de cette féroce répression décidée par le gouvernement de la République rétablie, où étaient représentées toutes les tendances de la classe politique française. Alors que Charles-André Julien, historien anticolonialiste et ami du gouverneur socialiste Yves Châtaigneau, estimait à 1500 le nombre des victimes de la « répression officielle » (menée du mai au 26 juin 1945), sans tenir compte de celle continuée, pour une durée indéterminée, par les milices de colons.

Pour avoir raison de cette minimisation à outrance du nombre de victimes, la mémoire et l’histoire devaient avoir partie liée. C’est pourquoi la célébration de cet anniversaire mitigé (qui est aussi celui de la victoire des Alliés) est rehaussée par la présence d’historiens.

Cette célébration est devenue aussi importante que celle de la répression par Maurice Papon de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961. Pendant longtemps, de grands historiens continuaient à estimer à trois le nombre de victimes algériennes de cette ratonnade à grande échelle. Ces historiens avaient comme excuse l’absence totale d’archives sur cette tuerie, hormis des dossiers de presse prenant pour argent comptant le communiqué de la préfecture de police. Mais la mémoire a volé au secours de l’histoire quand un éducateur engagé, J. L. Einaudi, à l’issue de patientes enquêtes auprès des immigrés algériens et de leurs familles, a pu évaluer à plus de 200 le nombre de manifestants pacifiques morts par noyade et tués par balles. Grâce à l’accès aux archives de la fédération de France du FLN, Linda Amiri, une jeune historienne franco-algérienne, a pu affiner la connaissance de cet épisode sanglant de la fin de la guerre d’Algérie.

La concertation de la mémoire et de l’histoire a convaincu le candidat François Hollande de participer au rassemblement organisé à Clichy le 17 octobre 2011. Puis le nouveau président a mis fin aux silences embarrassés de la classe politique sur cette tragédie. Et le succès de l’exposition sur le vécu des immigrés algériens pendant la guerre d’Algérie, organisée à la Cité de l’immigration par Benjamin Stora et Linda Amiri a rendu accessibles au grand public les acquis de la recherche historienne sur la guerre d’Algérie.

                                                          UN TISSU DE MENSONGES

                                    IRRIGUES DE DELIRES ET FANTASMES

Tout cela explique la stupéfaction d’un grand nombre de lecteurs de l’article paru dans le Monde du 30 avril 2013 et dans lequel l’islamo-politiste Gilles Kepel (qui est à l’islamologie ce que BHL est à la philosophie) se hasarde à établir une corrélation entre la mystérieuse « affaire Merah » et la mémoire coloniale. La thèse exposée dans cet article apparemment savant, où l’auteur établit un laborieux parallèle entre la tuerie de Toulouse et celle de Boston, a toutefois été affaiblie le lendemain de sa publication quand le Figaro du 30 avril a fait état des nombreux mystères qui entourent encore l’affaire de Boston où « le piège du FBI » n’est pas exclu.

Le Monde a donné l’occasion à Kepel de réitérer l’affirmation péremptoire qui avait été diffusée complaisamment sur Europe 1 en mars 2012. Seul Jean Marie Le Pen a été attentif à ces allégations en traitant Mérah de « fellagha ». C’était quand l’islamo-politiste conseillait, disait-on, la campagne électorale de Sarkozy qui après sa stagnation dans les sondages malgré la diabolisation de l’immigration passait à la rentabilisation de la peur de tout l’Islam (thème familier à Kepel) à des fins politiciennes.

Si Merah, dont les connaissances historiques étaient aussi maigres que celles des élèves éjectés rapidement du collège, avait le sens aigu de la symbolique des dates dont le crédite généreusement Kepel, il aurait choisi l’anniversaire d’une tragédie, comme le 8 mai ou le 17 octobre, et non pas le 18 mars qui est celui du soulagement de la fin de la guerre. L’islamo-politiste en sait trop ou pas assez. S’il tient à un minimum de crédibilité, et pour rendre moins fantaisistes ses explications alambiquées, il devrait s’empresser d’apporter sinon des preuves, du moins quelques indices-que la rédaction du Monde aurait dû exiger de lui. Faute de ces arguments probants, l’affirmation hasardeuse de ce spécialiste des seuls courants radicaux de l’Islam politique, dont les répétitions des lieux communs furent à l’origine de ses démêlés avec la direction de Sciences-Po Paris, servirait à suspecter arbitrairement de complicité avec le terrorisme tous ceux, Musulmans et non-musulmans, qui sont de plus en plus nombreux à participer aux célébrations de la mémoire coloniale et à l’étudier.

Déjà, les concepts flous de cet ex-futur théoricien, qui s’est rabattu sur les médias complaisants après les critiques de plus en plus vives de ses thèses par ceux qui ne ramènent pas l’étude d’une religion à l’activisme d’une partie de ses adeptes. La publication de sa « revanche de Dieu » avait effaré les sociologues de toutes les religions. Ses approximations, ses analogies sur la base de fugaces ressemblances et ses nombreuses déductions lui servaient surtout à valoriser ses présupposés idéologiques. Nombreux furent les juifs, les catholiques et les protestants qui, à la lecture de cet essai plus politique que sociologique, firent preuve de compréhension pour les Musulmans qui avaient été indignés par les opérations d’étiquetage à l’emporte-pièce auxquelles il s’était livré dans « les banlieues de l’Islam », le plus controversé des livres de ce tenant d’une singulière « science politique », où un ersatz de sociologie est mis au service des politiques sécuritaires.

Ce genre, qui a induit en erreur une génération de pigistes, s’accommode d’un grand nombre d’erreurs. Le lecteur a droit à une grossière désinformation sur des intellectuels musulmans comme Malek Bennabi, faussement qualifié de « maître à penser d’une génération d’activistes » (sic) (ce qui a inspiré à plusieurs polices une traque des anciens du séminaire de Bennabi au Caire et à Alger), ou Muhammad Hamidullah qui, pour avoir été catalogué arbitrairement dans l’imprécise « mouvance de pensée des Frères Musulmans » (re-sic)fut fouillé, déshabillé et interrogé pendant plus de quatre heures à Roissy. Alors que durant tout son séjour parisien, commencé en 1932, il n’avait jamais eu affaire à la police.

                            LES CHERCHEURS, L’ETHIQUE ET LES OFFICINES

Echaudé par les vives critiques de « la revanche de Dieu », Kepel a renoncé définitivement au comparatisme, pour revenir, dans « à l’ouest d’Allah », à son grand dada : accuser (dans l’impunité totale, et à la faveur de l’inertie des Musulmans apeurés par celui qui a accès aux « sources fermées »), sans jamais rien prouver, les Musulmans d’Occident de « communautarisme » et de « fondamentalisme ». A la même période, dans « la misère du monde », Bourdieu attirait l’attention, sur les abandons de la gauche en matière de lutte contre les inégalités sociales. Par ses fixations sur l’Islam, et ses articles dans la dogmatique revue « Vu de Gauche » notamment, Kepel s’employait à aider la gauche-caviar à afficher une certaine bonne conscience en imputant à la religion musulmane la totalité des difficultés de l’immigration et celles de l’intégration réunies. Il avait le regard braqué sur des associations islamiques agissant dans la légalité, quand surgit la mystérieuse « affaire Kelkal » en 1995. Il aura fallu un inconnu chercheur venu d’Allemagne à Vénissieux pour faire connaître cette catégorie de jeunes allègrement ignorés par les islamo-politistes français pour qui la recherche se réduisait, pour l’essentiel, à celle des crédits.

Alors que Kepel mettait les bouchées doubles pour rattraper ce sérieux décalage avec la recherche d’outre-Rhin (on a parlé du « Sedan des islamo-politistes français »), Olivier Roy publiait « l’échec de l’Islam politique » qui lui attira les foudres de son médiatique rival. Mais cela n’empêcha pas cette coqueluche des médias de consacrer, peu de temps après, un gros volume au « déclin de l’islamisme», qu’il croyait définitif. Des événements majeurs, comme ceux du 11 septembre 2011, firent découvrir la vanité de ce livre- qualifié de fourre-tout bâclé par les vrais sociologues des religions- aux commentateurs restés jusque-là admiratifs de cet essayiste médiatique qui n’avait pas de « temps à perdre avec les cénacles universitaires ». Il leur préférait les officines qui, en lui permettant l’accès aux dossiers confidentiels, lui garantissait une supériorité factice sur les chercheurs attachés à une certaine éthique. Les travaux de cet apprenti- continuateur de Robert Montagne (qui eut droit à un célèbre article de France-Observateur sur « le sociologue et le commissaire »), devenu un admirateur de Bernard Lewis, l’éminence grise des néo-conservateurs américains, auront surtout été un hommage posthume à Edward Saïd dont les thèses sur la collusion d’une catégorie d’orientalistes avec les pouvoirs  coloniaux avaient déstabilisé cette prestigieuse corporation. Après le déclin de l’orientalisme post-colonial, Kepel, en ne s’intéressait qu’à l’Islam radical, aura apporté une caution plus ou moins savante aux tenants du tout- sécuritaire.

                                                KEPEL PERT LE NORD ET SUD

                                              PAR SA SUSPICION ARBITRAIRE

 La chute de plusieurs dictatures dans le monde arabe a apporté de cinglants démentis à l’ensemble de sa démarche. Il fait partie des coresponsables des impasses de la politique étrangère française qui fut symbolisée par « l’affaire Alliot-Marie ». Avec une poignée d’autres essayistes pressés, il reçut de plein fouet la cinglante déclaration faite en mars 2011 par Alain Juppé à la place Tahrir du Caire: « on nous a intoxiqués en nous faisant croire que la dictature est un rempart contre l’intégrisme ». C’est sous ce choc, et après la promotion d’une catégorie de chercheurs arabisants entichés de soufisme et jugés mieux adaptés à la nouvelle donne, que Kepel s’est avisé de se pencher enfin, dans « 93 », et avec un retard de vingt ans, sur les problèmes d’intégration des quartiers difficiles dont la gravité fut minimisée par la surabondante médiatisation de ses variations contradictoires sur le « modèle français d’intégration » selon lui mis en péril par le « fondamentalisme » et menacé par le « communautarisme musulman». De nombreux journalistes croient encore que « les banlieues de l’Islam »  portaient sur les difficultés des périphéries des villes françaises. Alors que ce titre était inspiré par une métaphore d’André Miquel (tenté un moment par la géopolitique en souvenir de sa thèse sur les géographes arabes) faisant de la France une « banlieue » du monde musulman.

Au moment où les questions de mémoire ont acquis dans l’immigration une importance comparable à celle de l’Islam dans les années 80, faut-il qu’après avoir pratiqué, avec un manque de rigueur chronique, une stratégie du soupçon à l’encontre des mosquées les plus paisibles, des imams les plus modérés et des fidèles les mieux intégrés, cet essayiste, qui s’est trompé plus souvent et plus rapidement que les autres, se lance dans la suspicion arbitraire des tenants du devoir de mémoire et des historiens de la colonisation qui se conforment dans leurs recherches à des exigences intellectuelles et morales allègrement ignorées par lui?

Il est pour le moins regrettable que la rédaction du Monde ait négligé de se poser, et de lui poser ce genre de questions. Elle lui a octroyé un espace où il s’essaie à une autre forme d’ « intoxication »(Juppé) qui n’a pas tellement réussi à la droite quand celle-ci faisait flèche de tout bois pour courtiser les électeurs du Front National. Seul le fondateur de ce parti y a, jusqu’à présent, prêté attention.

                                                                                                                                                                           Dr.SADEK.SELLAM.

NB.Les sous titres sont de la rédaction