Études et analyses

LA VICTOIRE DE HUDAYBYA /Abdelaziz KAHIL

KAHILA la sixième année de l’Hégire, le Messager de Dieu (QSSSL) a décidé suite à un rêve qu’il a interprété comme une injonction divine de se rendre à la Mecque pour accomplir la Omra,  hadj en-obligatoire. Mille quatre cents de ses Compagnons l’accompagnèrent sans armes  afin d’éviter tout prétexte belliqueux de la part de Koraichi, la puissante tribu régnant sans partage sur la capitale religieuse de l’Arabie. C’était donc une procession pacifique à caractère purement religieux, mais Koraych, informée de la volonté des Musulmans d’accomplir le rite millénaire auquel se pliaient tous les Arabes à l’époque s’y opposa fermement et brandit la menace de la guerre. Les deux parties engagèrent alors des négociations difficiles qui aboutirent à la signature d’un traité de paix provisoire d’une durée de  dix ans, connu sous le nom de   » Traité de Paix d’ Al-Hudaybiyah  »  en référence à  l’endroit où campèrent  les Musulmans et où fut paraphé  l’accord.

 

                       LES ACQUIS DE LA REVE DE HUDAYBYA

 

Les Musulmans n’entrèrent donc pas  à la Mecque pour la Omra comme ils l’espéraient, le traité l’ajournant à l’année suivante. C’est pour eux une première frustration. D’autre part, il comporte  des clauses, très  préjudiciables pour eux, à première vue. Les Compagnons du Prophète  ressentirent beaucoup de  tristesse et d’amertume. Leur guide ne leur a-t-il pas promis d’entrer à la Mecque .Qu’en est-il alors de cette promesse ? Et pourquoi ces concessions accordées gracieusement et sans contrepartie aux Korachites ?

 

Conformément au traité de paix, les Musulmans qui le souhaitent  peuvent réintégrer les rangs des mécréants, ceux-ci, par contre ne peuvent le faire qu’après autorisation de leurs tuteurs. Les Compagnons du Prophète ne peuvent accomplir le rite à la Mecque que l’année suivante et pour un séjour de  trois jours uniquement.L’ Envoyé de Dieu accorda d’autres concessions – de pure forme certes –qui accablèrent  les Croyants, comme  ne pas débuter l’accord par la formule coranique  » au nom de Dieu Le Miséricordieux », ou ne pas mentionner le titre de   » Messager de Dieu »devant le nom de Mohammed.

 

Mais le Prophète avait une confiance sans limite en Dieu. Il a effectivement promis à ses disciples la Omra mais n’a pas spécifié qu’ils l’accompliraient cette année. Alors qu’ils étaient sur le point d’atteindre Médine dans le chemin du retour, la  Sourate Al Fath a été révélée. Elle s’ouvre sur deux versets étranges:. «En vérité, Nous t’avons (O Muhammad) donné une victoire éclatante (1) afin que Dieu  te pardonne tes péchés du passé et de l’avenir, compléter sa faveur sur toi et te guider sur le droit chemin; (2) Et que Dieu  te procure un secours inestimable (3) « [Sourate Al Fath: 1 – 3].

Dieu (qu’Il soit exalté) affirme que le  traité de paix d’Al Hudaybiyah n’est pas seulement une victoire, mais  une victoire éclatante et  promet à son  Prophète (paix soit sur lui) un secours  sans mesure. Et entre la victoire acquise et le secours promis il ya le  pardon des péchés, l’achèvement de la faveur et la guidance dans le droit chemin.

Pourquoi est-ce une victoire, et une victoire éclatante et manifeste de surcroit?

Cette précision dans la déclaration divine miraculeuse se réfère  au premier acquis aussi bien psychologique que politique  dont Dieu a comblé les Musulmans qui sont depuis ce traité reconnus comme entité par Koraych, et donc par toute l’Arabie.

 

Il faut se rappeler que peu de temps avant cet accord, les Musulmans ont été encerclés à  Médine par les Confédérés dirigés par les Koraychites décidés à les éradiquer eux et leur religion. Aujourd’hui, la Mecque reconnait leur existence politique et est acculée à traiter avec eux d’égale  à égal.

Cet affront affligé à Qoraych ne manquera pas de faire le tour de la péninsule arabique  et annoncer la fin de l’hégémonie mecquoise touchée dans sa suffisance séculaire. Maintenant l’Islam a acquis un statut reconnu, son message sera approché et étudié de prés. Car la plus importante signification de la victoire réside sans conteste dans la trêve établie par l’accord, l’arrêt de l’état de guerre et la liberté de circulation des personnes et donc des idées. Autant d’atouts pour ouvrir toutes grandes les portes de la prédication, approcher les gens, remuer les cœurs et propager les valeurs de l’Islam.

C’est là que prend la victoire éclatante toute sa mesure, car quoi de mieux que  le recul de la peur, l’absence des menaces, la liberté de discuter sans crainte de représailles? Les conditions nées du traité sont idéales pour propager la parole divine ; elles créent  ce climat de paix propice au choc des idées où les armes laissent la place aux arguments et à la  persuasion. L’Islam, a pour vocation essentielle la conquête des cœurs et des âmes ; les pays suivront alors de leur propre gré comme le prouvera l’avenir. Les historiens ont mentionné que le nombre de ceux qui se sont convertis à l’Islam au cours des deux années que durera la trêve de Hudaybiya était supérieur au nombre total de ceux qui ont embrassé cette religion depuis la Révélation! Ainsi donc ce traité a été une ouverture bénéfique qui a permis aux Arabes des diverses tribus d’apercevoir la lumière  de Dieu et de se laisser convaincre en toute lucidité et en connaissance de cause.

 

LES HYPOCRITES ALLIES AUX JUIFS

 

Signalons parmi les fruits de l’accord bipartite, l’entée en Islam de deux illustres chefs guerriers  Koraychites qui deviendront, en tant que Compagnons du Prophète, d’éminents chefs politico-militaires ; il s’agit de Khalid Ibn Al Walid et `Amr ibn Al` Ass.  Leur conversion a été à elle seule un triomphe de taille pour les Musulmans et donc une défaite cuisante pour les païens. Tous les deux contribueront  plus tard à l’expansion de la religion de Dieu.

D’autre part, la trêve a permis au Prophète de s’occuper sérieusement du problème interne extrêmement explosif que représentaient les juifs de Médine, ces tribus considérées par les musulmans comme citoyens à part entière mais qui n’ont cessé d’ourdir des complots, pour finir par s’allier pendant la bataille des Confédérés  avec l’ennemi extérieur, ce qui est assimilé à une haute trahison. Le Prophète (QSSSL) les évacua en fin de compte  de Khaybar qu’ils avaient transformée en base arrière  des ennemis de l’Islam.

Cela affecta les hypocrites, traditionnellement  alliés objectifs des juifs, qui ne cessaient de leur coté de miner la société islamique naissante de l’intérieur  en jouant sur divers registres dont, notamment , le clivage tribal , en maniant à merveille l’arme de l’intoxication qui a toujours fait ses preuves néfastes dans de tels contextes. Une fois les juifs éliminés politiquement, les hypocrites perdirent de leur superbe et se firent de moins en moins visibles. C’est une autre conséquence bénéfique du traité de Hudaybiya pour  les Musulmans. Elle n’est ni la moindre ni la dernière, car une fois la paix instaurée et Médine – embryon de  l’Etat islamique – hors de danger des attaques mecquoises, le prophète envoya pour la première fois des émissaires à divers états et zones de la péninsule arabique comme Najd et le Yemen à des fins de prédication. Par ailleurs, il commença à recevoir des délégués arabes de différentes régions de la péninsule,  ce  qui n’était évidemment  pas possible avant  Hudaybiyah.

N’est-ce pas là une véritable victoire dont Dieu Le Tout- Puissant combla les Croyants et qui constitue un prélude au triomphe total de l’Islam ? Il faut relever des versets de la sourate Al Fath que le mot «victoire»  est cité  trois fois:

–           » En vérité, nous t’avons donné  une victoire éclatante.  » [Sourate Al Fath: 1].

–          « Et Il fit descendre assakina (le calme et la tranquillité) sur eux, et Il les  récompensa par une victoire proche. » [Sourate Al Fath: 18].

–           « Il savait ce que vous ne saviez pas, et Il a prévu  une victoire imminente. » [Sourate Al Fath: 27].

 

Que devons-nous dire  de plus sur  cette «victoire» qui a été mentionnée au début de la sourate, en son milieu et à sa fin? Elle dote les Musulmans – et les prédicateurs en premier lieu – d’une pédagogie susceptible de gagner les cœurs et les esprits en prônant le libre choix des convictions et limitant les méthodes utilisées au dialogue et à la confrontation des idées. Répandre les messages célestes dans un climat de paix sociale et de sérénité, essayer de convaincre les pans les plus larges possibles  des non-musulmans par les seules preuves simples et évidentes dont regorgent le Coran et la Sunna loin de toute contrainte paternaliste sont les garants de la meilleure diffusion de l’Islam.

 

                  RESTAURER LA VRAIE IMAGE DE L’ISLAM

 

La guerre contre quelque nation que ce soit est le recours ultime et honnis des Musulmans. Les cœurs ne sauraient rester  hermétiquement fermés à la raison et à la rationalité. Les oreilles scellées finiront par écouter le message d’amour, de bien, de foi en Dieu. Bref, on peut avancer que la sourate El Fath est la sourate de la liberté et que le pacte de Hudaybiya a pour la première fois dans l’histoire des religions ouvert le champ à la liberté. Le Prophète et ses Compagnons n’ont pas utilisé le climat de liberté né du traité à leur seule faveur mais y ont investi pour  que les peuples s’affranchissent de la tutelle des despotes et exercent leur libre choix dans le domaine de la foi.

La présence millénaire d’importantes minorités non-musulmanes dans presque toute la sphère islamique témoigne de cette vérité. A titre d’exemple 4000 Arabes ont investi l’Egypte sous la conduite de Amr Ibn El Ass ; comment ce petit nombre de soldats pouvait-il soumette un pays d’une telle envergure ? La vérité est qu’ils ont  mis fin à la domination romaine, source de toutes sortes de brimades et laissé les Egyptiens libres de leur conscience ; la majorité de ceux-ci a choisi l’Islam au fil des années pour ses idéaux, ses valeurs universelles et la conduite exemplaire de ses représentants, qu’ils soient des dirigeants, des militaires ou des commerçants

Aujourd’hui, nous avons besoin de l’esprit de cette  » victoire éclatante  » pour faire face aux défis de la mondialisation envahissante et des transformations profondes qu’elle engendre, dans le domaine spirituel notamment. L’Islam peut et doit investir les horizons locaux et internationaux afin de participer à la sauvegarde de l’être humain et des valeurs essentielles mises à mal par le matérialisme à outrance.

L’utilisation intelligente des moyens technologiques modernes permet désormais au message islamique de se ressourcer à la mosquée et  être présent dans  les maisons, les forums, les  sites, les journaux et les chaînes satellitaires. Cela lui ouvrira les cœurs et les esprits beaucoup plus aisément qu’on ne le pense. Poser des bombes, tuer des civils, jeter l’anathème à tour de bras ne nous fera gagner aucune cause, loin s’en faut ; il nous créera de nouveaux ennemis et altérera notre religion si pure, si généreuse. Les armes n’ont leur place qu’en état de guerre contre les forces du mal qui occupent indument nos terres et humilient notre nation.

 

Tout le monde doit savoir  que la mission des Musulmans n’est pas de tuer les autres ni s’exposer à la mort  sans nécessité. Ils ont leur apport non-négligeable  dans les domaines spirituel et temporel, tout comme ils ont leur empreinte indélébile de beauté et de bonté. Le changement introduit par Hudaybiya est l’avènement de l’éducation en tant qu’outil de transformation aussi bien des cœurs que des sociétés.

L’Islam n’est pas seulement de la politique ni des actions militaires pour  renverser des régimes, c’est plutôt un renversement mental et une éducation de longue haleine  à même de faire éclater les énergies salutaires et instaurer une éthique  nécessaire au refus du désordre, de l’agression et de la tyrannie.

Il est notoire que les Musulmans sont aujourd’hui victimes d’une agression multidimensionnelle grandissante où se mêlent  politique et désinformation. Divers centres attentent à leurs droits et déforment  leur image, à cause de leur distinction religieuse et leur refus de se  fondre dans la mondialisation sauvage. Mais le meilleur moyen de riposte culturelle reste  la vulgarisation de l’Islam selon les méthodes scientifiques éprouvées. Cela nous permettra, avec l’aide de Dieu, de restaurer la vraie image de notre illustre religion et de participer activement au bien-être – spirituel en premier lieu – de l’humanité. Ainsi sera réinitialisée la victoire de Hudaybiya, ce triomphe qui a permis, deux ans plus tard seulement, de libérer la Mecque pour en faire la Capitale éternelle de l’Unicité, alors qu’elle était le bastion de l’idolâtrie.

                                                                                                                                           A.K.