Études et analyses

«LES CITOYENS FRANÇAIS MUSULMANS: C’EST LA NEO-SHU’UBIYYA/Youssef GIRARD

GIRARDDans l’Histoire de la Civilisation arabo-islamique, le Mouvement de la shu’ubiyya fut une réaction anti-arabe qui se développa à partir du VIIIe siècle de l’ère chrétienne et qui atteignit son apogée au IXe siècle en Irak. Réaction au développement de la culture arabo-islamique dans différents domaines, le Mouvement de la shu’ubiyya fut porté par les kuttâb d’origine perse, araméenne ou copte qui vivaient en concurrence avec leur environnement arabe. La contradiction entre leurs références culturelles et leur position sociale expliquait leur ressentiment anti-arabe.

                                      COUPER LES RACINES

CIVILISATIONNELLES DES MUSULMANS

Pour al-Jahiz (776-869), l’une des principales figures de l’opposition à la shu’ubiyya, le danger principal de ce Mouvement résidait dans l’attaque de l’Islam s’abritant derrière le masque de la critique des Arabes. De ce fait, la réponse au Mouvement de la shu’ubiyya fut à la fois arabe et islamique. Si la shu’ubiyya a été vaincue au XIe siècle, certains ont perçu différents mouvements postérieurs comme des formes réactualisées de la shu’ubiyya originelle.

A l’instar d’expressions plus récentes de la shu’ubiyya, au sein de la communauté musulmane vivant dans l’hexagone, une réaction anti-arabe s’est exprimée à partir des années 1980. Ici, les idées de la shu’ubiyya se sont essentiellement exprimées contre l’« Arabe réel », c’est-à-dire contre le travailleur immigré maghrébin et, par extension, contre la nation arabe contemporaine et sa culture. 

Ce discours néo-shu’ubite a eu pour but de marquer et d’exprimer la distance existante entre les « citoyens français de confession musulmane » et les Arabes, en dénigrant ces derniers. Dans cette perspective, les néo-shu’ubites font la différence entre la culture arabo-islamique, qu’ils rejettent, et la religion musulmane qu’ils prétendent souvent mieux comprendre en raison de leur culture occidentale « supérieure ». Loin d’être marginal, ce discours savamment distillé se retrouve dans une position quasiment hégémonique au sein de la « communauté musulmane organisée ».

Le discours néo-shu’ubite a réduit l’Islam à une simple foi transcendante pour écarter toute dimension civilisationnelle afin d’expliquer qu’il n’y avait pas de  contradiction entre le fait d’être « citoyen français », de respecter le cadre légal républicain et laïc, et le fait d’être musulman.

Pour exprimer leur identité française, les Associations musulmanes firent la promotion d’un « Islam de France » détaché de toute référence à la civilisation arabo-islamique.

 

 

                    L’ISLAM EST UN ET INDIVISIBLE

Cet Islam shu’ubite était naturellement compatible avec l’idéologie assimilationniste dominante en France bien que la préservation de pratiques cultuelles musulmanes restait problématique pour les assimilationnistes qui souhaitaient une dilution complète de l’être musulman dans l’occidentalité. En raison de cette compatibilité, l’« Islam de France » fut un instrument efficace du pouvoir français pour instaurer un contrôle de la communauté musulmane. L’idée d’un « Islam de France » permettait ainsi de couper les Musulmans de leur identité civilisationnelle pour les enfermer dans une perspective française.

Les  appels néoshu’ubites à la dépersonnalisation et à l’assimilation, avec ses relents anti-arabes, doivent être compris dans le cadre des rapports de domination communautaire existants en France. La communauté musulmane vit au niveau le plus bas de l’échelle communautaire. Cette position de dominé a produit, comme l’avait étudié Ibn Khaldoun, une volonté de s’assimiler aux dominants – les vainqueurs – de la part des dominés – les vaincus.

Dans l’histoire de la civilisation arabo-islamique, les différents mouvements shu’ubites ont suscité des réaffirmations de l’identité arabo-islamique. Face à la position hégémonique du discours néo-shu’ubite, quels anticorps la communauté musulmane va-t-elle être capable de produire pour préserver son identité arabo-islamique ? Cette capacité à répondre à ce défi est déterminante car il en va de l’avenir même de cette communauté, qui pourrait bien disparaître définitivement par un processus de dépersonnalisation et d’assimilation.

                                                                                                                    Y.G.