Interview

Abdelaziz Chaambi : « Les musulmans … une catégorie de sous-citoyens »

chaambiAbdelaziz Chaambi est fondateur et président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) qui se donne pour but de combattre l’islamophobie.

La ville d’Argenteuil a vu déferler une vague de haine islamophobe. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il s’est passé dans cette ville de la banlieue parisienne?

Abdelaziz Chaambi : Nous avons assisté à une montée de fièvre islamophobe dans un laps de temps très court. En trois semaines nous avons eu deux agressions islamophobes et un contrôle policier violent et particulièrement zélé (aux dires de témoins présents : provocateur) d’une musulmane portant le niqab qui a entraîné des heurts et un recours à la violence disproportionnée de la part de la police. Il faut préciser que c’est dans cette ville d’Argenteuil que le retraité algérien Ali Ziri âgé de 69 ans est mort il y a quatre ans dans un fourgon de Police sans que des coupables ne soient jamais retrouvés.

Dans cette même ville d’Argenteuil, en 2010, une musulmane voilée avait été agressée par des skinheads qui l’avaient frappée, insultée et tailladée à coup de cutter. Cette agression, qui a traumatisé la victime, est restée impunie à ce jour. Les agresseurs n’ont jamais été retrouvés malgré la vidéosurveillance massivement déployée dans cette ville. Nous sommes nombreux à penser que si la Police avait retrouvé ces skinheads et les avait fait condamner sévèrement par la justice, le jeune Clément Méric ne serait peut être pas mort car ce sont des jeunes d’extrême droite qui l’ont tué.

Le 20 Mai 2013 la jeune Rabiâ âgée de 17 ans a été agressée dans le centre ville d’Argenteuil. Elle a été rouée de coups par deux hommes au crâne rasé et avec des blousons noirs qui l’ont frappée, insultée et insulté sa religion. Ils lui ont également retiré son foulard. Là encore, les caméras de vidéo surveillance ne permettent pas d’identifier les agresseurs d’après la Mairie d’Argenteuil. En revanche, cette Mairie s’est permis d’envoyer des émissaires dans la famille de la victime pour leur dire de ne pas parler de cette agression pour éviter des émeutes en banlieue. Ces pressions politiques expliquent que la médiatisation de l’agression n’ait eu lieu que 15 jours après, lors du retour du père de Rabiâ de l’étranger.

La Coordination contre le Racisme et l’islamophobie (CRI) a été alertée. Nous avons très rapidement réagi pour interpeler les autorités afin qu’elles prennent leurs responsabilités. Nous avons mandaté notre avocat Maitre Hosni Maati pour assister Rabiâ et effectuer les démarches judiciaires.

Par la suite, mardi 11 Juin 2013 vers 19 heures, sur la place de l’église, Sofia, une jeune femme portant le niqab, a subi un contrôle de police zélé, humiliant, provocateur et contraire aux consignes du Ministère de l’Intérieur. Trois agents de Police interpellent la jeune femme en lui criant dessus et la soumettent à un contrôle d’identité. Elle lève alors son niqab pour montrer son visage sous les remarques provocatrices d’un policier. Au même moment, l’un des agents lui a arraché son sac à main alors qu’elle s’apprêtait à sortir sa pièce d’identité. Par la violence de son geste, il arracha la sangle et déchira le sac. Face à cette violence déplacée, des commerçants et des jeunes approchèrent et demandèrent aux policiers de ne pas violenter Sofia car elle n’avait rien fait de mal. En réponse, les policiers appellent du renfort. Ils trainent Sofia par le bras pour la faire monter dans leur véhicule et l’emmener au poste de police. Des échauffourées s’en suivent. La soixantaine de policiers venus en renfort gazent les habitants parmi lesquels des femmes et des enfants en bas âge. Ils leur tirent dessus à coup de flash-ball. Deux jeunes sont arrêtés et emmenés au poste de police. L’un d’eux avait le visage et la tête ensanglantés. Arrivée au commissariat Sofia a vu les policiers recevoir leurs collègues avec des applaudissements et des hourras comme s’ils ramenaient un trophée de guerre. Cette scène s’est déroulée devant les médiateurs de la ville et en présence du directeur général des services à qui la police a donné l’ordre de ne pas s’en mêler.

Puis, le lendemain matin vers 10 heures c’est Leila O. qui a été agressée à son tour par deux individus qui lui ont arraché son foulard, coupé une mèche de cheveux et déchiré ses vêtements. Ils l’ont l’insultée. Lorsqu’elle les a suppliés de la laisser car elle était enceinte, l’un d’eux lui a donné des coups sur le ventre en lui disant : « on s’en fout ». Aujourd’hui, nous connaissons tous le résultat de cette agression : en plus du traumatisme de l’agression, Leila a perdu son bébé. Encore une fois, nous ne possédons pas d’images ni de témoins.

2. Quelle est la réaction de la communauté musulmane?

Abdelaziz Chaambi : Il y a eu une grande émotion face à cette succession d’agressions islamophobes auxquelles les musulmans n’étaient pas habitués. En France, jusqu’à maintenant c’était essentiellement les mosquées ou les cimetières qui étaient visés par les islamophobes. Les agressions physiques constituent un phénomène nouveau et une escalade dangereuse. Depuis plus d’une décennie l’islamophobie et les passages à l’acte violent vont crescendo. La libération de la parole raciste et islamophobe et les lois islamophobes, comme l’interdiction du port du foulard dans les écoles publiques en 2004 ou l’interdiction du port du niqab en 2010, ont encouragé les agressions physiques. Elles les ont quelque part légitimées.

Les réactions de colère et d’indignation ont été le fait des musulmans, plus que des institutions ou organisations sensées représenter l’islam en France. Certaines n’ont même pas daigné lever le petit doigt pour venir en aide aux victimes ou mobiliser leurs ouailles pour les rassemblements de protestation.

3. Est-ce que ces agressions sont des actes isolés ou s’inscrivent-elles dans une montée en puissance de l’islamophobie en France?

Abdelaziz Chaambi : Ces agressions sont intimement liées au contexte politique français et à l’exploitation du fond de commerce de l’islamophobie. En quelques années, l’islamophobie est devenue l’idéologie la mieux partagée par l’ensemble de l’échiquier politique français, voire même européen.

Incapables de répondre aux problèmes engendrés par la crise économique, les hommes et femmes politiques, de droite comme de gauche, ont préféré jeter en pâture la catégorie la plus faible de la population. Les musulmans restent considérés comme une catégorie de sous-citoyens, administrés de manière néocoloniale.

Depuis le 11 Septembre 2001, il y a une libération de la parole et de la haine antimusulmanes entretenue par un grand nombre de médias, d’« intellectuels » et de responsables politiques du plus bas échelon jusqu’au sommet de l’État. L’instrumentalisation des questions de la laïcité, du féminisme ou de la démocratie combinés à des évènements internationaux liés au terrorisme, ont servi à fabriquer un « ennemi de l’intérieur » comme vient de les nommer le ministre de l’Intérieur français Manuel Valls. Celui-ci a expliqué récemment que le voile est un problème que la République doit continuer à combattre . Il s’est permis de critiquer une décision de justice ayant donné raison à la salariée voilée de la crèche Baby Loup qui avait été licenciée en raison de son port du voile. Ces agissements et ces propos d’hommes et femmes politiques constituent donc un feu vert, pour qu’ils passent à l’acte violent, aux personnes vouant une haine aux musulmans. Face à ces menaces, les musulmans ne vont pas rester passifs. Ils ne resteront pas sans rien faire pour subir le sort des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Propos recueillis par Youssef Girard