Études et analyses

LES «NOCES D’OR» DE L’INDEPENDANCE /Saber EL MALIKI

   SABER                             L’ESTAMPILLAGE REFERENDAIRE !

Les énigmatiques Accords franco-algériens, dits d’Evian, ratifiés le 19 mars 1962 annoncent le cessez-le-feu et sonnent ainsi la fin de la guerre de Libération. La colonisation est officiellement terminée et le divorce entre la France et l’Algérie est devenu une réalité. Dans ce sens, les Accords ont été utiles comme transition vers l’avènement du fait national. Le référendum d’autodétermination du 1 juillet 1962 viendra dissiper les doutes et estampiller la volonté du peuple indigène à se soustraire de la domination française. Le peuple signe son premier acte souverain en plébiscitant l’éjection de la France à 99,72%.

La rumeur court toujours que l’administration coloniale aurait reçu l’ordre de bourrer les urnes afin de se délester du boulet que sont devenus les départements d’Algérie. N’en déplaise à tous les fossoyeurs d’Al Djazaier d’hier et d’aujourd’hui, nous chantons encore à tue-tête avec le regretté El Hadj Mohamed El Anka : « Louange à Allah, il n y a plus de colonisation dans notre pays… » et avec le regretté Abderahmane Aziz : « Félicitation Mohamed (SAS), Al Djazaier t’est revenue ! ».

                                  LES ADEPTES DE L’ŒUVRE « CIVILISATRICE »

Le résultat du scrutin ferait pâlir de jalousie le plus orthodoxe des scores soviétiques. Plaisanterie à part, ce scrutin est le premier souffle du vent de démocratie qui caressait cette terre meurtrie. Ce vent d’espoir sentira vite le souffre des désillusions. Tapis dans le maelstrom des confrontations fratricides de l’époque, les affidés de la colonisation confisqueront l’indépendance, chacun selon ses moyens. Les uns feront des armes leur seule légitimité, les autres théoriseront « la Révolution » jusqu’à faire croire que Lénine était un indigène algérien et ceux happés par « l’œuvre civilisatrice » de l’envahisseur s’arrogent testamentaires du legs colonial. « Butin de guerre » selon l’expression d’un des testamentaires ouvertement anti-Islam, ce legs s’est avéré un « cheval de Troie ». Sous l’étendard du « progrès », le martial, l’utopiste et l’opportuniste se trouvent unis dans le même camp, celui de la loyauté aux hégémonies et l’oppression des aspirations de la majorité des Algériens.

L’indépendance territoriale acquise, la France a-t-elle pour autant renoncé définitivement à sa domination sur ce qu’elle considérait comme son prolongement naturel dans les terres de l’Islam et de l’Afrique? Les indigènes voulaient-ils tous renoncer à la tutelle française? La réponse se trouve peut-être sur chacun des six millions de bulletins exprimés où figure la non moins énigmatique question : voulez-vous que l’Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962?

Ceux qui ont lu la question, et surtout comprise avant de la glisser dans l’urne, ont certainement apprécié la lecture en arabe parfait de cette même question sur le bulletin, tout au moins sa calligraphie. La coopération franco-algérienne est en marche ! Quelle blague ! Nonobstant, il faudrait bien un début, faire cohabiter l’arabe et le français sur un bout de papier, à défaut de l’avoir réussi sur le terrain durant les132 années!

 

 

                                               LA CHASSE GARDEE

Les Français ont quitté Al Djazaier en dépit d’accords qui préservaient leurs privilèges matériels. Leur fuite n’est qu’un bout de la partie visible de l’iceberg de l’emprise coloniale sur notre pays. Si les colons, avec ceux qu’a charrié la colonisation de « Mtourzines », les retournés, ont pris leur valise, ce n’est pas par peur du cercueil mais parce qu’il leur était insupportable de voir le « bougnoul » devenir leur égal et maître chez lui.

Il leur est toujours impossible de reconnaitre à l’indigène la moindre altérité. Spolié, sa présence sur sa terre était tolérée à des fins instrumentales. Une œuvre civilisatrice se mesure à l’aune de ce qu’elle donne et non de ce qu’elle s’accapare. Qu’a-t-elle injecté de bon, de civilisé, la « franchouillarde » dans l’habitus indigène algérien ?

Nombre de ce qu’on appelle les pieds-noirs se consolent encore aujourd’hui en se considérant comme exilés, quand d’autres s’affublent du qualificatif de « repliés ». La nostalgie crée des liens des deux côtés de Mare Nostrum et le pataouète témoigne encore de cette destinée commune chimérique. Ce n’est pas si chimérique qu’on voudrait le croire, quand on observe que les néo-Béni-oui-oui, les néo-assimilationnistes et les « bouliticiens » donnent encore de la voix au legs colonial en terre algérienne.

Comment ne pas le penser quand dans Al Djazaier de 2013, l’ogresse administration continue de dévorer quotidiennement l’énergie et la dignité des Algériens, exactement comme le faisait le « bureau arabe » et la « SAS ». Le rond-en-cuir  de service rétorquera par la sempiternelle excuse démagogique de « l’erreur de jeunesse », mais du point de vue de l’administré, cinquante années après avoir déposé un « papier » dans une urne afin d’estampiller le recouvrement de sa dignité, l’excuse est aujourd’hui une insulte.

Le nettoyage de ce legs colonial butte encore sur une espèce de « véto » de « zaims » et d’autres gardiens de la place, de la chasse-gardée, successeur des « Caids Errahba » et détenteurs d’une légitimité historique velléitaire. Qu’avaient-ils fait les gardiens du patriotisme quand l’hymne national a été mutilé et quand celui-ci tonnait dans les stades alors que les torses bombés de nos athlètes exhibaient l’effigie du cop, emblème du nationalisme français ?

                                   LARBI TEBESSI ET L’ADMINISTRATEUR…

L’esprit d’autocritique est mis au banc des accusés sous prétexte qu’il pourrait être profitable au colonialisme, à l’étranger, à l’ennemi. Tout est alors figé et patenté au profit de ceux qui entretiennent la médiocrité et le clientélisme par un droit de  veto, « meilleur procédé d’obturation de l’esprit », écrivait M. Bennabi. Une rhétorique démagogique nasomane d’hommes providentiels et appointés cimente à mesure l’immobilisme ambiant et la culture de la rente. Une littérature apologétique de service obnubile le sens critique de la masse. L’empirisme, érigé en système, tond le savoir et l’expertise universitaires, quand ces derniers ne sont pas condamnés à rester dans les tiroirs.

M. Bennabi écrivait : « La lutte du peuple algérien pour l’édification de son enseignement libre, dispensé en arabe pour maintenir et parfois pour récupérer sa personnalité n’a pas été moins dure que sa lutte pour l’indépendance ». Il rapporte qu’un jour le regretté Cheikh Larbi Tébessi était convoqué par l’administrateur de Tébessa qui lui a dit à brule-pourpoint : « Hein !…vous voulez ressusciter le Coran ? Nous voulons l’enterrer… ». Un député socialiste de l’époque coloniale déplorait le fait que l’une des causes du soulèvement du 8 mai 1945 était la traduction en arabe de la Charte de l’Atlantique est sa diffusion en Algérie.

L’arabisation est selon M. Bennabi un problème à dimension historique et la « désarabisation » une entreprise à l’échelle géopolitique. Cette dernière s’est traduite par l’abolition de l’alphabet arabe dans la langue turque et l’imposition des dialectes dans bon nombre de pays arabes. La « désarabisation » de notre pays s’affiche au sein même du pouvoir officiel en flagrante violation de la constitution. Le mal est tel que l’étranger arabophone s’excuse auprès de l’algérien de ne pas pouvoir lui parler en français ! Ce drame identitaire est né à l’instant où les tenants de l’appareil d’Etat naissant ont décidé de perpétuer la flamme de la gloire nationale en façonnant une écriture guerrière et fabuleuse exclusives de l’histoire officielle de l’Algérie.

Notre seul or est de couleur noire et tout ce qu’on a voulu faire briller n’était finalement pas or. Tant qu’Allah fera encore couler sous nos pieds le seul or, la surenchère des tenants du « souk boulitique » prendront les vessies pour des lanternes.

                                                                                                                                                       S.E.M.

 

M. Bennabi. « Pour changer l’Algérie ».articles de presse. Société d’édition de communication.

B. Ben Kheda. Les Accords d’Evian, Office des publications universitaires, 2002

R. Malek. L’Algérie à Evian, histoire des négociations secrètes 1956-1962. Éditions ANEP 2002.

J. Hélie. Les Accords d’Evian, histoire de la paix ratée en Algérie Edition Olivier Orban. 1992