Études et analyses

LA NATURE PRIMORDIALE DE L’HOMME ET SON DEVENIR/Dr. Hamza BENAISSA

HAMZA BENAISSALA NATURE PRIMORDIALE DE  L’HOMME (الفطرة) ET SON DEVENIR*

En arabe, le terme El-fitrah (الفطرة) signifie l’origine relative, à partir de laquelle un être donné naît au monde comme tel. Appliqué à la réalité humaine, le terme Fitrah se rapporte au niveau de la création où se différencie et se définit l’espèce humaine par rapport à toutes les autres espèces d’êtres de son monde.

Dans la tradition islamique, la nature primordiale de l’Homme est évoquée dans le verset coranique suivant :

 }وإذ أخذ ربك من بني آدم من ظهورهم ذريتهم وأشهدهم على أنفسهم ألست بربكم قالوا بلى{. (الأعراف، 172)

 « Et lorsque ton Seigneur prit à témoin les enfants d’Adam, contre eux-mêmes, leur disant, ne suis-je pas votre Seigneur ? Oui ! Certes ! répondirent-ils en chœur ». Ce qui est remarquable dans ce verset, c’est l’unanimité de la réponse entérinant la Souveraineté divine sur tous les êtres humains et l’absence de toute voix discordante pour la contester.

Cet apologue coranique, à valeur symbolique, renvoie au Pacte
primordial (الميثاق) scellé entre Dieu et ses créatures dans le monde intermédiaire, appelé en arabe El-barzakh. Il s’agit là du niveau cosmologique qui précède immédiatement notre monde sensible (عالم الشهادة). Car, c’est dans le monde intermédiaire que s’opère la spécification des formes en mode subtil avant de revêtir la forme corporelle dans notre monde visible.

De plus, ici, la proximité du monde intermédiaire par rapport au monde spirituel ((عالم الروح qui le précède d’ailleurs dans le processus cosmogonique, est en même temps d’une plus grande proximité par rapport à la vérité des choses. Ce qui explique l’acquiescement de toutes les formes subtiles humaines, y compris celles qui sont appelées à se révolter ultérieurement, quand elles revêtiront la forme corporelle.

 

LE MILIEU EST DETERMINANT

Ceci dit, en connexion avec cette donnée coranique, il y a une donnée prophétique qui se rapporte au même sujet, c’est-à-dire la nature primordiale, mais envisagée dans le devenir. Le Prophète Mohammed (QSSSL) dit dans un hadith :

} كل مولود يولد على الفطرة فأبواه يهودانه أو ينصّرانه أو يمجّسانه… {

[Tout enfant, naît au monde, auréolé du Pacte primordial, par lequel il a entériné sa soumission à Dieu …] [Ce sont ses parents qui feront de lui un Juif, un Chrétien ou un adorateur du feu …]

Il résulte de ce hadith que selon la tradition islamique, tout nouveau-né porte le sceau de sa soumission à Dieu, quelque soit sa race, sa langue et quel que soit le contexte religieux ou antireligieux dans lequel il prend contact avec le monde.

Il y a une seconde remarque à inférer de ce hadith prophétique. Elle se rapporte aux conditionnalités que subit secondairement la nature primordiale chez l’enfant, en fonction du milieu qui prend en charge son éducation.

C’est ainsi que s’il naît dans un milieu où les valeurs spirituelles ont dégénéré pour laisser place à la puissance collectivo-ancestrale, comme   chez  les   peuplades   dites « primitives », sa disponibilité spirituelle naturelle est masquée par les débris de la tradition correspondante. Nous voulons dire qu’ici, le sens du Pacte primordial va être occulté par l’animisme, la magie, voire la sorcellerie.

En revanche, s’il naît dans un milieu juif, chrétien, musulman ou dans un tout autre milieu qui est rattaché à une tradition vivante, la disponibilité spirituelle de l’enfant va se conformer aux dispositions dogmatiques rituelles et légales de la tradition correspondante. Dans la foi juive, il va se conformer au Talmud. Dans la foi chrétienne, il va se conformer à l’esprit de l’Evangile. Dans la foi musulmane, il va se conformer au Coran et à la tradition prophétique…

En tirant jusqu’au bout les conséquences de ce hadith prophétique, et pour compléter l’énumération des situations possibles auxquelles est affronté l’être de l’enfant dans son développement, il nous reste à évoquer les cas où les conditionnalités parentales et sociales n’influent pas, et où la disponibilité spirituelle originelle se trouve soit confirmée en dépit de tous les obstacles ambiants, soit contredite et reniée en dépit de conditions objectives à son épanouissement.

LE STATUT DU SERVITEUR

La première situation est illustrée par le milieu agnostique, tout porté qu’il est à inculquer à l’enfant un enseignement qui imprime une orientation séculière et profane à son existence. Ici, à mesure que le processus de maturation intellectuelle s’opère, l’adolescent s’émancipe peu à peu de la tutelle psychologique des parents et du milieu pour renouer avec la foi et inscrire sa vie dans la perspective spirituelle.

La seconde situation est figurée par l’enfant élevé en milieu imprégné par les valeurs spirituelles mais qui finit, à partir de l’adolescence, par se révolter sous la forme d’une attitude de négation prônant soit le matérialisme, soit le sens existentialiste d’avortement. Dans les deux cas, la foi, dans sa conditionnalité terrestre, s’est obscurcie de deux façons différentes en se fixant sur l’idée d’un monde sensible exclusif, au lieu de se polariser sur le principe ontologique de ce dernier, c’est-à-dire, la Seigneurie divine (الربوبية). En sorte qu’au fond, le matérialisme philosophique et pratique apparaît d’autant moins fondé en droit, qu’il résulte d’une limitation intellectuelle contingente.

Quant au sentiment existentialiste « d’être venu au monde pour rien», il constitue un état de dégradation du lyrisme matérialiste, par la projection psychologique de l’ignorance de toutes les réalités qui s’étendent au-delà du monde sensible, en les qualifiant à tort de néant.

En résumé, nous dirons que la nature humaine se présente sous trois aspects :

1. L’aspect primordial, où sa situation dans le monde intermédiaire la met à proximité de la vérité des choses. Ce qui l’oblige à reconnaître son statut de serviteur (عبد) de son Seigneur divin (الرب)

2. Le second aspect est le reflet direct du précédent dans le monde d’ici-bas. Il est figuré par la FOI, acte gratuit par lequel le sujet concerné constate que son adhésion à l’idée de Message céleste se trouve comme déjà entérinée en lui, avant l’intermédiation de toute pensée.

3. Le troisième aspect enfin, où la disponibilité spirituelle n’est pas éteinte de façon absolue mais déviée, et obscurcie par l’ombre de la création en générant l’attitude de négation vis-à-vis de la religion.

                                                                                                                 Dr.H.B.

 

(*) Extrait de « Lumières de la certitude », Edition El Maarifa, 2012