Études et analyses

LE PROBLEME DE LA DIFFUSION DU LIVRE ALGERIEN EN FRANCE/Youcef GIRARD

GIRARDChaque année les Maisons d’Edition algériennes publient ou rééditent de nombreux ouvrages en langue française qui pourraient intéresser un lectorat vivant en France où réside une diaspora algérienne d’environ quatre millions d’âmes. Pourtant, malgré ce marché potentiel non négligeable, les ouvrages édités en Algérie restent difficilement accessibles en France en raison de la quasi-absence de diffusion du livre algérien dans l’Hexagone.

 

Sur un plan économique, cette quasi-absence de distribution est regrettable. Le marché français pourrait procurer des sources de revenus substantielles aux Maisons d’Edition algériennes et permettre de développer ce secteur économique en Algérie. L’ensemble des métiers liés à l’édition pourrait bénéficier du développement de ce débouché. Ne maitrisant pas les données économiques de cette question, nous laisserons à des personnes mieux informées le soin de s’occuper de ce volet du problème.

 

Au niveau culturel, la quasi-absence de diffusion du livre algérien dans l’Hexagone empêche la Communauté musulmane, dont la diaspora algérienne constitue l’un des principaux piliers, d’avoir accès à un certain nombre d’ouvrages essentiels à son développement intellectuel. Par exemple, l’œuvre de Malek Bennabi, qui a été éditée ou rééditée en Algérie, reste pratiquement introuvable en France même dans les librairies musulmanes spécialisées.

 

Il en est de même des recueils d’articles du cheikh Abdelhamid Ben Badis traduits en français ou de la réédition de certains ouvrages publiés par des militants nationalistes comme Mohamed-Chérif Sahli, Amar Ouzegane, Ahmed Mahsas ou Benyoucef Ben Khedda. Ces différents ouvrages pourraient pourtant constituer des références importantes pour la Communauté musulmane.

 

               L’ORIGINE CONNUE, L’AVENIR ECLAIRé

 

Au niveau des études historiques, nombre d’ouvrages publiés en Algérie portent sur des questions déterminantes pour la communauté musulmane. Ils croisent l’étude de l’Algérie, du mouvement de libération nationale et de l’immigration. Par exemple, l’ouvrage de Kamel Bouguessa, sur les sources du nationalisme algérien, constitue une référence importante pour comprendre les modalités de la constitution de la Communauté musulmane en France. Celui d’Abdellah Righi sur Hadj Ali Abdelkader éclaire la vie d’un pionnier du nationalisme algérien et des luttes de l’immigration dont bien peu de Musulmans vivant dans l’Hexagone connaissent le nom.

 

De même, la connaissance des mémoires d’Algériens ayant vécu et eu des responsabilités politiques et culturelles au sein de l’immigration devrait constituer un élément essentiel de la culture de la Communauté musulmane. Les mémoires de Messali Hadj, Malek Bennabi, Ameur Khider, Omar Boudaoud ou Ahmed Taleb-Ibrahimi nous fournissent des éléments importants pour la constitution d’une conscience historique collective.

 

Malheureusement, la quasi-absence de distribution du livre algérien en France entrave le développement de cette conscience culturelle et historique collective. Pourtant, il est évident qu’une partie non-négligeable des problèmes rencontrés par la Communauté musulmane vient de l’absence de cette conscience. Une Communauté qui ne sait pas d’où elle vient ne peut savoir où elle va et construire un projet correspondant à ses intérêts historiques.

 

Enfin, de manière plus globale, la diffusion du livre algérien en France permettrait de contrecarrer, au moins partiellement, les flux culturels dominants qui vont du « centre » vers la « périphérie ». Par cette domination culturelle, l’ancienne métropole coloniale continue d’« abreuver » ses anciennes colonies de références culturelles pensées depuis le centre hégémonique.

 

En inversant partiellement ces flux culturels, la distribution du livre algérien en France permettrait de participer à un mouvement global de remise en cause de l’hégémonie culturelle occidentale qui reste l’unique moyen de rendre possible une véritable décolonisation. La distribution du livre algérien rendrait possible la diffusion de visions du monde s’inscrivant en dehors d’un occidentalocentrisme méthodologique quasiment officiel en France lorsqu’il est question de l’Islam, de l’immigration postcoloniale ou de la communauté musulmane.

 

                                                                                                  Y.G.