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AGRESSIONS D’ARGENTEUIL (France)/Abdelaziz Chaambi*

chaambi«LES MUSULMANS, UNE CATEGORIE   DE SOUS-CITOYENS» 

Nous avons assisté à une montée de fièvre islamophobe dans un laps de temps très court. En trois semaines nous avons eu deux agressions islamophobes et un contrôle policier violent et particulièrement zélé d’une musulmane portant le niqab qui a entraîné des heurts et un recours à la violence disproportionnée de la part de la police. Il faut préciser que c’est dans cette ville d’Argenteuil que le retraité algérien Ali Ziri âgé de 69 ans est mort il y a quatre ans dans un fourgon de police sans que des coupables ne soient jamais retrouvés.

 

Dans cette même ville d’Argenteuil, en 2010, une musulmane voilée avait été agressée par des skinheads qui l’avaient frappée, insultée et tailladée à coup de cutter. Cette agression, qui a traumatisé la victime, est restée impunie à ce jour.

Le 20 Mai 2013 la jeune Rabiâ âgée de 17 ans a été agressée dans le centre ville d’Argenteuil. Elle a été rouée de coups par deux hommes au crâne rasé et avec des blousons noirs qui l’ont frappée, insultée et insulté sa religion. Ils lui ont également retiré son foulard.

La Coordination Contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI) a été alertée. Nous avons très rapidement réagi pour interpeler les autorités afin qu’elles prennent leurs responsabilités.

Par la suite, mardi 11 Juin 2013 vers 19 heures, sur la place de l’église, Sofia, une jeune femme portant le niqab, a subi un contrôle de police zélé, humiliant, provocateur …Puis, le lendemain matin vers 10 heures c’est Leila O. qui a été agressée à son tour par deux individus qui lui ont arraché son foulard, coupé une mèche de cheveux et déchiré ses vêtements. Ils l’ont l’insultée. Lorsqu’elle les a suppliés de la laisser car elle était enceinte, l’un d’eux lui a donné des coups sur le ventre en lui disant : « on s’en fout ». Aujourd’hui, nous connaissons tous le résultat de cette agression : en plus du traumatisme de l’agression, Leila a perdu son bébé. Encore une fois, nous ne possédons pas d’images ni de témoins.

 

L’islamophobie l’idéologie la mieux partagée

 

Il y a eu une grande émotion face à cette succession d’agressions islamophobes auxquelles les musulmans n’étaient pas habitués. En France, jusqu’à maintenant c’était essentiellement les mosquées ou les cimetières qui étaient visés par les islamophobes. Les agressions physiques constituent un phénomène nouveau et une escalade dangereuse. Depuis plus d’une décennie l’islamophobie et les passages à l’acte violent vont crescendo. La libération de la parole raciste et islamophobe et les lois islamophobes, comme l’interdiction du port du foulard dans les écoles publiques en 2004 ou l’interdiction du port du niqab en 2010, ont encouragé les agressions physiques. Elles les ont quelque part légitimées.

Ces agressions sont intimement liées au contexte politique français et à l’exploitation du fond de commerce de l’islamophobie. En quelques années, l’islamophobie est devenue l’idéologie la mieux partagée par l’ensemble de l’échiquier politique français, voire même européen.

 

Incapables de répondre aux problèmes engendrés par la crise économique, les hommes et femmes politiques, de droite comme de gauche, ont préféré jeter en pâture la catégorie la plus faible de la population. Les musulmans restent considérés comme une catégorie de sous-citoyens, administrés de manière néocoloniale.

 

Depuis le 11 Septembre 2001, il y a une libération de la parole et de la haine antimusulmanes entretenues par un grand nombre de médias, d’« intellectuels » et de responsables politiques du plus bas échelon jusqu’au sommet de l’État.

 

La mobilisation

 

La mobilisation contre ces agressions successives est due, en premier lieu, à la colère des musulmans d’Argenteuil qui ont sollicité le CRI (Coordination Contre le Racisme et l’Islamophobie) et le CCIF (Collectif Contre l’islamophobie en France). Les deux organisations se sont réparties les rôles quasi naturellement, en fonction des spécificités de ces deux structures. Le CCIF a dépêché sa juriste pour aller récolter des témoignages et prodiguer des conseils aux victimes. Le CRI a dénoncé politiquement et médiatiquement ces actes abjects et criminels. Il a également appelé à un rassemblement de protestation devant la Mairie d’Argenteuil, le vendredi 14 juin 2013.

Le Collectif des habitants d’Argenteuil-Bezons, qui a soutenu les victimes, a demandé au CRI d’organiser le rassemblement et de ne pas solliciter les associations musulmanes pour le rassemblement. Ce rassemblement a réuni plus de 1 300 personnes. Il fut une réussite malgré les tentatives de sabotage et d’infiltration de perturbateurs.

 

Certains acteurs non musulmans ont tenté de s’impliquer mais la volonté du Collectif des habitants d’Argenteuil-Bezons était de ne pas les laisser prendre en charge la mobilisation..

 

Les associations et organisations classiques ne se bousculaient pas non plus au portillon pour manifester ou apporter leur contribution.

 

Puis, devant la réussite du rassemblement du 14 Juin 2013, certaines personnalités affiliées peu ou prou à des organisations politiques et « antiracistes » ont voulu s’investir. Elles ont provoqué une réunion à Argenteuil d’une quarantaine de personnes.

 

Après 6 heures de réunion, il a été acté qu’un rassemblement silencieux aurait lieu le samedi 22 Juin 2013 à 15 h devant la sous-préfecture d’Argenteuil.

 

Lors de ce deuxième rassemblement, nous avons vu certaines organisations de gauche et d’extrême gauche envoyer des représentants pour assurer une présence minimale et une visibilité médiatique.

 

Mais comme attendu, nous n’avons pas vu SOS Racisme, le MRAP, la LICRA, la LDH ou les formations politiques classiques. Un certain nombre de ces organisations « antiracistes » ou de ces partis sont dans un déni révoltant de l’islamophobie. Selon eux, l’islamophobie serait une invention des « mollahs » iraniens pour empêcher toute critique de l’islam. En réalité, l’islamophobie a été étudiée depuis les années 1910 en Afrique de l’ouest. Aujourd’hui, elle est scientifiquement démontrée.

 

Absence des organisations de gauche ou d’extrême gauche

 

Ces organisations se sont mobilisées et ont mis toutes leurs forces pour dénoncer la mort du militant antifasciste Clément Meric. Par leur absence, elles nous ont démontré qu’il y a bien un traitement racialisé de ces questions d’agressions fomentées par les skinheads. En effet, Leïla, l’une des victimes, a été agressée par des skinheads et a perdu son bébé. Déjà en 2009, Kahina avait été agressée et lacérée à coup de cutter par des skinheads à Argenteuil. Dans les deux cas, nous n’avons jamais vu de mobilisation de ces organisations de gauche et d’extrême gauche. Nous n’avons pas plus vu de mobilisation des pouvoirs publics pour retrouver les agresseurs malgré la vidéo surveillance omniprésente dans la ville d’Argenteuil. N’oublions pas que les agresseurs de Clément Meric ont été retrouvés grâce aux caméras de surveillance en moins de 15 heures. Après sa mort, les organisations de gauche et d’extrême gauche ont immédiatement programmées des manifestations dans plusieurs villes de France.

 

Absence des organisations se proclamant représentatives de l’Islam en France

 

Les grandes structures musulmanes en France sont dans une course effrénée à la représentativité et à la bénédiction de la République néocoloniale qui les a installées sur leurs sièges. Cette République néocoloniale offre les récompenses et les gratifications à ses bons élèves ; ceux qui ne disent pas un mot face aux dizaines d’expulsions d’Imams du territoire français et qui ont facilité par leur silence et leur soumission le vote des lois islamophobes contre le hijab puis contre le niqab.

 
Comment les Musulmans vivant en France peuvent-ils faire face à l’islamophobie?

 

Depuis plus de 30 ans, les organisations antiracistes ont perdu énormément de leur crédibilité auprès des victimes du racisme et de l’islamophobie. Ces victimes n’intéressent pas véritablement ces organisations « antiracistes » pour la simple raison que les populations victimes de ces fléaux ne sont pas rentables politiquement. Elles sont pauvres, elles ne votent pas et elles ne sont pas constituées en lobby. Étant donné que les organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme sont de fait des relais ou des outils des partis politiques, les populations arabes, noires, roms et musulmanes ne les intéressent que comme alibis ou justifications pour obtenir leurs subventions.

 

Un grand nombre de ces organisations refusent de reconnaitre l’islamophobie comme un fléau et un fait de société indiscutable et démontré scientifiquement. Des universitaires ont envoyé 600 CV à des employeurs en modifiant simplement la référence à la religion des candidates : l’une Khadija a participé au Scouts musulmans et l’autre Marie a participé aux Scouts catholiques. Ceci a suffi à permettre à Marie de recevoir deux fois et demie plus d’entretiens d’embauche que Khadija. Même les partis de droite ont évoqué l’islamophobie alors que la gauche s’entête à refuser de reconnaitre cette réalité. Le Président de la République et le Ministre de l’Intérieur parlent simplement d’actes antimusulmans.

 

Pour faire face à l’islamophobie, les musulmans vivants en France doivent s’organiser de manière autonome sur trois plans :

 

1°) Le plan juridique : Faire appel aux meilleurs avocats pour gagner des procès et obtenir des jurisprudences susceptibles de freiner la vague islamophobe.

 

2°) Le plan politique : Mobiliser les musulmans, qui votent, pour créer le rapport de force dans les urnes et négocier avec les candidats des engagements écrits pour faire abroger les lois islamophobes et voter des lois contre l’islamophobie. Les musulmans doivent également créer leur propre parti politique sur la base de leurs revendications.

 

3°) Le plan « da‘watique » ou pédagogique : Le CRI a tenté quelques expériences très riches et concluantes dans ce domaine. Elles pourraient être généralisées en France et ailleurs en terre islamophobe. Suite aux caricatures contre le Prophète (PSL), nous avons décidé de nous installer en centre ville de Lyon pour offrir aux passants des gâteaux ainsi que des tracts et des livres sur le Prophète (PSL). Nous avons rencontré un accueil enthousiaste et une réceptivité surprenante de la part de gens qui découvraient une autre image de l’Islam et du Prophète (PSL) que celle véhiculée par les médias et les politiques.

 

Nous avons renouvelé cette opération le 8 Mars à l’occasion de la journée internationale de la femme. Nous avons offert une rose sur laquelle nous avions agrafé un verset du Coran et un hadith sur l’égalité entre les hommes et les femmes et sur la place des femmes en Islam. Là encore, nous avons rencontré un succès total. L’ignorance engendre le racisme et les préjugés. En montrant le vrai visage de l’islam, nous ferons également reculer l’islamophobie. Nous serons ainsi en symbiose avec l’essence du message islamique. Incha’Allah.

Synthèse de Youcef Girard

(*): Fondateur et président de la Coordination

Contre le Racisme et l’Islamophobie