Évocations

FERHAT ABBAS; SA DERNIERE ŒUVRE/Sifaoui Abdelatif

ferhat abbas« Demain se lèvera le jour »* est son dernier livre.  Cet ouvrage inédit, publié à titre posthume a été écrit par Ferhat Abbas, durant sa résidence surveillée (1976 – 1979), et dont certains points traités ont été approfondis quelques années avant sa mort.

Décédé le 24 décembre 1985, il laisse derrière lui  cet écrit, qu’il le considère et le présente comme étant « le dernier acte » de sa vie politique ».

Ce grand militant de la Cause algérienne, homme politique, intellectuel, qui commença à écrire ses premiers articles dès l’âge de 20 ans, et se fera connaitre par son célèbre livre « le jeune Algérien » paru en l’an 1931, ne se lassera pas de prendre sa plume pour accomplir son devoir de témoignage, user de sa notoriété pour éclairer ses compatriotes sur les dérives politiques de l’Algérie indépendante et proposer son programme politique de l’Algérie de demain, à savoir faire l’Etat démocratique et réhabiliter la Cité musulmane.
Tout en restant profondément optimiste car comme il le dit lui-même « durant ma longue carrière, je n’ai pas connu le découragement. Une cause juste reste juste jusqu’à son dénouement », il écrit « Autopsie d’une guerre » en 1980 et « l’indépendance confisquée » en 1984, et nous laisse cet ouvrage qu’il appelle « cahier » et portera le titre « Demain se lèvera le jour».
Dans se livre il parlera bien sûr du colonialisme et comme il le dit si bien lui même « je ne pouvais quitter ce monde sans évoquer le régime colonial » car en Algérie, cette colonisation a été diabolique et privative de notre âme, de notre personnalité, ayant pour ambition d’arracher à l’Orient une partie de sa chair pour en faire une terre d’Occident.
Il parlera aussi de ce mois de juillet 1962, et du comportement des chefs Algériens, en déclarant « nous nous sommes comportés comme un peuple sous-développé et primitif, nous nous sommes disputés les places et nous avons tourné le dos aux valeurs et aux vertus qui nous ont conduits à la victoire ».
Le livre, composé de cinq chapitres, à lire absolument, aura pour chapitre phare  celui intitulé « Faire l’Etat démocratique et réhabiliter la cité musulmane » et se présente comme l’entrée en matière ou l’exposé  des idées maitresses, des conclusions et des convictions  auxquelles l’auteur aboutit après une très longue et profonde réflexion sur l’Algérie indépendante, et dont il   s’efforcera à expliquer et à défendre tout au long de son livre la justesse et surtout  l’incontestabilité  des arguments qu’il s’ingéniera à défendre.

L’importance du « point de vue » de Ferhat Abbas réside dans le fait qu’il s’agit de l’avis avisé  d’un des plus anciens militant de la cause nationale et qui fut aussi un des   acteurs clé de la phase transitoire dans laquelle   l’Algérie basculera du statut de pays colonisé à celui de l’État indépendant.

Bien sur ses détracteurs ne manqueront pas de lui faire rappeler certaines fautes graves dans son long parcours de militant, mais ce qui est certain, et sans essayer de  les nier ou les justifier, il reste néanmoins incontestable qu’il fut un grand et sincère patriote Algérien.

Aujourd’hui, son livre testament, est sans doute une œuvre qui reste d’une grande actualité, et qui en plus peut nous éclairer sur les voies que nous devrions sérieusement réfléchir à emprunter, après un bilan mitigé de plus de cinquante ans d’indépendance.

Ces idées maitresses, au nombre de trois, peuvent être présenter comme suit :
1. Faire l’État démocratique : la liberté du citoyen et respect de la volonté populaire.
2. Réhabilitation de la cité musulmane
3. Replacer l’Algérie dans son contexte naturel et historique: le Maghreb.

Il est clair que nous ne sommes pas en face d’un traité de théories politiques ou d’une œuvre philosophique abstraite, il s’agit plutôt d’une prise de position politique, nettement affichée et exprimée sur une dérive politique et idéologique d’un système qui s’est mis en place dès l’indépendance et qui a perduré durant des décennies.
Cette dérive et dans le contexte historique sur lequel Ferhat Abbas focalise son attention, à savoir les années 1962-1976, est matérialisée par trois faits marquants à savoir :
sur le plan idéologique et économique : l’imposition du  modèle socialiste,
sur le plan politique : l’imposition du système du parti unique,
sur le plan de la politique étrangère: relations tendues avec les Etats voisins du Maghreb.

De ce fait, Ferhat Abbas, reviendra très longuement sur ces trois grandes « anomalies » de l’Algérie indépendante, tout en développant ses trois idées maitresses, qui selon lui sont la base de tout règlement réel et efficace de la problématique algérienne.
Sur la question des libertés et de la souveraineté populaire, question sur laquelle il reviendra plus longuement dans un autre chapitre, il affirme en premier lieu que « De tous les temps, les peuples ont eu leur mot à dire. A fortiori à notre époque. Le peuple algérien ne s’est pas libéré par ses propres moyens pour redevenir un peuple « asservi », maniable à merci ».
Il ajoutera plus loin, en visant en place « Le pouvoir corrompt, sinon il s’apercevrait que notre peuple est malheureux parce qu’il  a perdu le droit de s’interroger et de disposer de son destin ».
Enfin il consacrera la fin de ce chapitre  à ce sujet en s’interrogeant « si le peuple ne détermine pas par lui même qui peut le faire à sa place? » et en annonçant clairement que « c’est à cette question que tout Algérien conscient doit répondre.
Sur la question de la réhabilitation de la cité musulmane, Ferhat Abbas, s’ingéniera à s’attaquer aux choix idéologiques et économiques du système en place, c’est-à-dire à ce socialisme imposé au peuple, ce modèle de société marxiste et collectiviste   copié sur les démocraties populaires, considérant ces choix comme une atteinte pure et simple à l’Islam et à son modèle de société .
Ainsi il sera beaucoup question d’Islam et de socialisme dans ce chapitre.
Tout en se défendant d’être un adversaire de la civilisation occidentale, dont il vante sa culture scientifique et son respect des libertés essentielles de l’homme, il se montre intraitable quant au recours à des politiques d’emprunt de modèles de société  et de types de solutions  nés dans des conditions différentes aux notre , considérant que  » il est superflu et infamant d’emprunter à l’Europe industrielle son socialisme marxiste et totalitaire pour  régénérer notre société et garantir aux travailleurs leur travail, leur pain et leur dignité. C’est une preuve d’indigence et de méconnaissance totale des principes sociaux de l’Islam ».
Il ajoutera plus loin « Quoiqu’il en soit, ce socialisme n’est pas le « vêtement  » rêvé pour l’Algérie. On ne transplante pas un arbre de Moscou pour le planter sur nos hauts plateaux. Il crèvera ».
Il sera encore plus clair et plus incisif dans d’autres passages de ce chapitre en affirmant « L’Algérie est musulmane comme Cuba est marxiste, si notre peuple est jeune, notre civilisation est ancienne. C’est par le réveil de cette civilisation que l’Algérie nouvelle émergea du Moyen-âge pour entrer dans les temps modernes. Mettre le passé en marche est la dynamique la plus sûre pour retrouver un souffle nouveau et repartir vers d’autres horizons ».
Enfin il conclura cette question en écrivant « Nous sommes indépendants depuis 1962.Nous voilà en 1977.Verrons-nous la réhabilitation de la cité musulmane et la promotion d’une économie conforme aux principes islamiques? »
Sur la question du Maghreb, qui est posée d’emblée tout au début de ce chapitre, et c’est d’ailleurs la première phrase de ce chapitre il affirme « on imagine mal l’évolution de l’Algérie hors du contexte Nord-africain ».
Il déplore cette politique qui consiste à « arracher » notre pays à la Communauté maghrébine et considère que l’une des constantes de cette partie de l’Afrique, est justement cette tendance à l’unité en tout temps.

                                                                                                                                         A.S.