Études et analyses

LUTTE IDEOLOGIQUE …/Youssef girard « Le Jeune Musulman N°10 »

                       LES INGREDIENTS DE LA     «CUISINE» ASSIMILATIONNISTE         

GIRARDLa dénomination des Musulmans vivant en France a varié depuis une trentaine d’années. Entre des appellations occultant totalement la référence musulmane ou d’autres l’affirmant ostensiblement, cette dénomination a été un enjeu ne relevant pas uniquement de l’ordre symbolique.

 

Malek Bennabi nous enseignait, qu’en situation coloniale, « l’acte le plus révolutionnaire c’est l’acte qui décolonise l’homme lui-même ». Dans cette perspective, la question de la dénomination prend une importance décisive. Dans les années 1920, l’Algérien devait « se nommer « l’indigène » » et « se faire « humble » pour s’adapter à un ordre colonial implacable[1] ».

Expliquant le processus de libération gravé dans la volonté d’autodénomination des Algériens, M. Bennabi affirmait : « En rejetant la livrée de « l’indigène » l’Algérien se baptisait « El-Moudjahid » […]. En prenant seulement ce titre, il avait déjà accompli son acte révolutionnaire le plus solennel avant même de tirer son premier coup de feu. Il devenait instantanément le héros conscient de l’importance de son défi aux forces écrasantes qui sont en face de lui ».

 

Dans les années 1980, la première génération des héritiers de l’immigration maghrébine fut dénommée « beur ». Le développement des « radios libres » après 1981 permit la généralisation de ce vocable avec l’émission de stations comme Radio-Beur. Dans la foulée, la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 fut rebaptisée « Marche des beurs » et l’adjectif « beur » fut ajouté à diverses expressions culturelles comme la littérature ou le cinéma « beurs ». Le terme « beur » entra même dans le Robert en septembre 1985.

 

Ce terme avait l’immense avantage d’évoquer une matière facilement soluble dans la marmite du système assimilationniste français. Historiquement, il ne renvoyait à rien puisqu’il n’existe aucune civilisation « beure ». Les « beurs » constituaient une « génération spontanée » sortie du néant. Ils ne possédaient ni parent, ni histoire, ni héritage quelconque. Évidemment, cette perspective dé-historisante et dépersonnalisante s’avéra rapidement intenable.

 

        REFERENCE IDENTITAIRE COMME REFUGE

 

Certains héritiers de l’immigration maghrébine sont alors revenus à leurs racines musulmanes. Ils fondèrent diverses Associations qui mettaient la référence islamique au centre de leur identité. L’Islam leur offrait une référence spirituelle et civilisationnelle réelle n’évoquant nullement une matière soluble et malléable. Cependant, les réactions à l’affirmation d’une identité musulmane non-soluble dans la francité furent bien moins sympathiques.

 

Pour ne pas renter dans un conflit frontal avec leur environnement social et politique, certains cadres musulmans développèrent alors un discours islamique compatible avec le système assimilationniste français. Ils expliquèrent qu’il fallait distinguer l’Islam spirituel de l’Islam civilisationnel. Une telle distinction devait permettre de fonder un « Islam de France » qui préserverait uniquement la quintessence spirituelle de l’Islam. Ces cadres ne se dénommèrent plus uniquement « musulmans » mais de manière systématique et quasiment officielle « citoyens français de confession musulmane ».

 

De telles concessions sémantiques ne sont jamais sans conséquence. En effet, lorsque l’on « modifie sans fondement le vocabulaire révolutionnaire, c’est parfois sa valeur rédemptrice sur l’homme qu’on fait tomber ». En ajoutant systématiquement les mots de « citoyen » et de « français » au nom de « Musulman », les cadres musulmans renfermaient la Communauté musulmane dans le cadre restrictif de la République française et de son idéologie assimilationniste. Ils retiraient ainsi au terme « musulman » la portée subversive qu’il possédait aux yeux du système postcolonial.

 

Ils lui ôtaient également sa fonction libératrice pour les Musulmans eux-mêmes. Finalement, ces cadres amoindrissaient l’être musulman en l’amputant d’une partie de lui-même à l’instar de ceux qui se dénommaient « indigènes » ou « humbles » dans l’Algérie colonisée. « Une révolution, écrivait M. Bennabi, doit maintenir sa rigueur même dans le langage pour garder sa portée rédemptrice[2] ».

                                                                                            Y.G.

 



[1] Malek Bennabi fait référence aux journaux assimilationnistes La voix indigène et La voix des humbles.

[2] Malek Bennabi, « Changer l’homme », Révolution africaine, 14/03/1967, in. Pour changer l’Algérie, Alger, SEC, pages 42-46.